Les (petites ?) choses de la vie

Chroniques, Livres

Le Sel de la vie, Françoise Héritier

Le Sel de la vieVoici un ouvrage qu’on n’attendait pas forcément de la part de l’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier. C’est un petit livre, très court – moins de cent pages – et pourtant essentiel dans ce qu’il cherche à transmettre au lecteur : le goût de la vie.

Débutant comme une « lettre à un ami » et se transformant très rapidement en inventaire à la Prévert des menus plaisirs, mais aussi d’autres sentiments plus mélancoliques, qui jalonnent notre quotidien et, sans qu’on en soit forcément conscient, façonnent notre personnalité, le Sel de la vie est une divagation poétique, une « fantaisie », comme l’auteur la présente elle-même, qui célèbre la beauté complexe et miraculeuse de la vie.

« (…) avoir les mains dans les poches, avoir l’esprit vacant, les moments de silence et de solitude, courir sous une chaude pluie, les longues conversations dans la pénombre, les baisers dans le cou, l’odeur des croissants chauds dans la rue, les clins d’oeil de complicité, le moment où tout se tait dans la nature… (…) goûter les saillies spirituelles, les traits d’humour, même les facéties ou l’ironie, mais détester le sarcasme, repérer d’instinct l’insolite, l’incongru, la discordance, la lueur du bizarre qui passe en un éclair, mais aussi le mouvement plein de grâce, le joli geste de la main, la façon souple de se relever d’un fauteuil… »

Même si nombre d’entre eux peuvent résonner en nous, les sensations et sentiments décrits ici ne sont pas tous universels : entre les lignes affleurent pudiquement des douleurs, une histoire personnelle qui n’appartient qu’à Françoise Héritier. Cette énumération sans ordre apparent, dans une langue simple et dépourvue de tout chichi, en déroutera sûrement certains, voire les ennuiera. C’est bien dommage. Il faut prendre le temps de s’y balader, d’y flâner, dans l’ordre ou dans le désordre.

Les dernières pages éclairent le propos de Françoise Héritier :

« Ce livre plaide pour que nous sachions reconnaître non pas simplement une petite part ingénue d’enfance, mais ce grand terreau d’affects qui nous forge et continue sans cesse de nous forger, êtres sensibles que nous sommes. Pour que nous ne soyons pas simplement obnubilés par des buts à atteindre – des carrières à faire, des entreprises à commencer, des rentabilités à assurer –, en perdant de vue le « je » qui est en lice. Pour que nous sachions que, sous-tendant l’exploit sans cesse renouvelé de vivre, se trouve ce moteur profond qu’est la curiosité, le regard bienveillant en empathie ou critique et constitutif que « je » porte sur le monde autour de lui (…) Le monde existe à travers nos sens avant d’exister de façon ordonnée dans notre pensée et il nous faut tout faire pour conserver au fil de l’existence cette faculté créatrice de sens : voir, écouter, observer, entendre, toucher, caresser, sentir, humer, goûter, avoir du “goût” pour tout, pour les autres, pour la vie. »

Voilà qui me semble aller tout-à-fait dans le sens de notre démarche.

Le Sel de la vie n’est pas un manuel de philosophie, il est avant tout, plus modestement, une incitation à « écouter la vie en soi », une invitation à prendre son stylo pour écrire son propre recueil de petits bonheurs. C’est un livre parfait à offrir à ou recevoir d’un ami cher – ce qui fut mon cas. Lui seul en comprendra la saveur et la valeur.

Podcast :

  • Ecoutez Le Sel de la vie, lu par Anouk Grinberg dans l’émission Lecture du soir sur France Culture (43’14)
    Réalisation : Blandine Masson – Conseillère littéraire : Caroline Ouazana – Prise de son, montage, mixage : Claude Niort – Chargé de réalisation : Bruno Sourcis © France Culture, 2013

 

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