Trois contes de Joël Pommerat

Chroniques, Enfants, Spectacles

Bien que les représentations de Cendrillon jusqu’au 29 juin aux Ateliers Berthier (Théâtre de l’Odéon) affichent complet, je profite de cette reprise pour vous parler un peu de Joël Pommerat, un auteur qui me tient à coeur. Ses spectacles tournant beaucoup, en France et ailleurs, ils risquent fort de passer près de chez vous un jour ou l’autre. Assurément, il faut y aller, au moins une fois, pour découvrir cet univers singulier, à la « patte » reconnaissable, où le texte ciselé est intimement lié à une mise en scène stylisée. Les spectacles de Joël Pommerat sont forts. Etranges et pénétrants. Impossible d’en ressortir indifférent. Des créations contemporaines passionnantes, qui pourraient bien, en plus d’éblouir les plus grands, infuser l’amour du théâtre aux plus jeunes.

Photo © Cissi OlsonJoël Pommerat, malgré sa discrétion, est l’un des noms majeurs du théâtre contemporain. Je ne l’ai découvert que récemment, en 2011, grâce à un ami qui m’a invitée à une représentation de Ma chambre froide. Profondément et durablement frappée par cette expérience sensorielle, je me suis intéressée à son travail, encouragée par ce même ami à me pencher particulièrement sur « ses contes » : des contes traditionnels (récits de tradition orale fortement ancrés dans la mémoire et l’imaginaire collectifs) revisités, destinés à un public plus familial – car au fond, même ses spectacles pour « adultes » ressemblent aussi quelque part à des contes, en plus sombres peut-être, aux frontières du fantastique plus que du merveilleux.

Je ne parlerai donc ici que du triptyque Le petit Chaperon rouge (créé en 2004) / Pinocchio (2008) / Cendrillon (2011) et non de La Réunification des deux Corées que j’ai vu en début d’année et que j’ai personnellement adoré, en dépit de critiques mitigées – j’aurai sans aucun doute l’occasion d’y revenir un jour.

Une fillette que sa mère, présence à la fois absente et inquiétante, jette plus ou moins dans la gueule du loup ; un pantin tête de bois et un peu à claques, qui ne veut que s’amuser et cause du souci à son père ; une « très jeune fille » qui s’inflige une vie de souffrance sur un malentendu : trois contes dont les héros sont des enfants jetés dans la vie terrifiante, qui apprennent comme ils peuvent à se débrouiller et se trouver, hors du cocon familial rassurant ; trois récits initiatiques, que Joël Pommerat ne se contente pas d’illustrer, mais réinterroge et modernise résolument, pour peindre avec un profond respect et une infinie délicatesse le monde grave et mystérieux de l’enfance.

Cendrillon, le premier que j’ai vu, est sans conteste et de loin, mon préféré. A mes yeux, le plus réussi, peut-être, parce que, au-delà de la scénographie comme toujours splendide et surprenante (déjà impressionnante dans Pinocchio, un peu plus épurée dans Le petit Chaperon rouge) et la distribution exceptionnelle (les comédiens choisis par Pommerat sont toujours excellents), les thèmes explorés m’ont particulièrement touchée : la mort, la culpabilité, l’expiation, le deuil…

Cendrillon - Photo © Cissi Olson

Dans la version de Pommerat, tout part de la perte originelle : celle de la mère. Sandra, parce qu’elle a mal compris les derniers mots de sa mère mourante, s’emprisonne dans une promesse impossible. Pourtant, cette promesse est aussi le prétexte qui lui permet d’accepter l’inacceptable (l’absence) et supporter l’insupportable (la maltraitance). C’est finalement la Rencontre avec l’Autre, en l’occurrence le Prince, différent (sexe, statut social) et similaire (enfant, orphelin), qui donnera à l’héroïne la clairvoyance pour vivre sa vie en mettant des mots sur sa propre douleur. En l’aidant, elle s’aidera ; en l’aimant (mais l’amour n’est pas une fin pour Pommerat), elle s’aimera. Et accédera à une vie d’adulte dans laquelle se souvenir, c’est savoir oublier aussi.

Le petit Chaperon rouge nous parle d’ennui, de solitude, de peur, de désir, tout cela à hauteur d’enfant. Plus court, il m’a semblé plus ambigu aussi, notamment sur les relations entre les figures féminines (fille, mère, grand-mère) et l’unique personnage « masculin » qui prend les traits bestiaux du loup (loup également joué par la maman lorsqu’elle s’amuse à faire peur à sa fille…)

Le Petit Chaperon rouge - Photo © Elisabeth Carrechio

Pinocchio, quant à lui, revisite le conte de Collodi en questionnant les rapports père/fils, l’autorité, le poids de la famille (ici monoparentale) et de l’éducation dans un contexte d’extrême pauvreté… Pommerat suggère que, au-delà de la désobéissance, on conquiert aussi et avant tout sa liberté (passage du pantin au garçon) par l’école, le travail.

Pinocchio - Photo © Elisabeth Carecchio

Dans ces trois histoires, aucun des enfants n’est passif, chacun est déterminé, avec un caractère bien trempé. Chez Pommerat, grande est l’imagination de l’enfant, tout comme son désir de comprendre – parfois de travers –, et trouver des solutions – parfois les mauvaises. Chacun y reconnaîtra probablement ses effrois enfantins.

En réécrivant complètement les textes, l’auteur les inscrit aussi dans une réalité très contemporaine, en résonance avec notre monde actuel : la course à la jeunesse éternelle, l’enfant-roi, le décrochage scolaire, la société de consommation, la fascination pour le bling bling, l’illusion de la réussite facile… Mais il ne réécrit pas pour expliquer ou « donner des  leçons » : le théâtre de Pommerat, subtil, génère ses propres parts d’ombre. En misant aussi sur la stimulation de la vue (les magnifiques éclairages en clair-obscur d’Eric Soyer), de l’ouïe (le travail minutieux du son, de la musique et des bruitages), ou certains dispositifs scéniques comme l’utilisation de narrateurs qui, en plus de l’humour très présent dans les textes, contribuent à « mettre à distance », il instaure des atmosphères oniriques et mystérieuses, qui nous posent parfois plus de questions qu’elles n’offrent de réponses.

C’est de la vie, dans toute sa complexité, sa violence et sa beauté, qu’il réussit à nous parler, dans des spectacles totalement vivants, terriblement émouvants. Ces liens entre les mots, les images, les sons, dans une correspondance très baudelairienne, créent ce que Pommerat appelle des « poèmes ». C’est vrai. C’est une expérience rare et précieuse.

J’envie ceux qui auront la chance de découvrir Pommerat pour la première fois et plains les autres qui, l’ignorant, se privent de beaux, de grands moments de théâtre. C’est presque un devoir d’y aller, d’y emmener vos enfants. Car, comme le disait justement Baudelaire, « nul n’a le droit de se passer de poésie ».

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Céline

Co-fondatrice du blog, webmaster.

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