« The Old Woman », de Bob Wilson, éblouissant

Chroniques, Spectacles

The Old Woman de Bob Wilson - Photo © Lucie Jansch

Dernière de The Old Woman ce soir au Théâtre de la Ville. L’affiche, la distribution avaient excité ma curiosité et mon désir. Je ne suis pas une aristarque, loin de là, de Robert dit Bob Wilson, mais j’ai eu la chance d’admirer sur scène Mme Butterfly et, plus récemment, Lulu et je vois à peu près de quoi est fait son univers esthétique très marqué, extrêmement codifié, aux constructions trop géométriques pour être rassurantes, où les lumières, froides même lorsqu’elles sont chaudes, tiennent une place prépondérante.

Pas de doute, c’est bien du Bob Wilson que j’ai vu ce soir. La même mécanique presque mathématique qui, on peut le comprendre, finit par lasser les foules exigeantes. Or, en choisissant de mettre en scène des fragments de textes d’un poète russe, Daniil Kharms (inconnu à mon bataillon), mort du stalinisme à 36 ans et précurseur de l’absurde, il offre à ses visions le fond parfait pour se déployer et prendre toute leur profondeur.

En effet, le texte de Kharms est composé d’espèces de courtes stances qui, au premier abord, semblent totalement sans queue ni tête mais, à force d’être répétées, en russe, en anglais et surtout à différents passages de la pièce et donc dans différentes situations, finissent par prendre sens. Ces boucles entêtantes (et presque énervantes) à la fois textuelles et, j’ai envie de dire, spatiotemporelles – car l’histoire est en mille pièces, comme le corps d’une vieille femme tombée de la fenêtre dont il est question à un moment – collent totalement à la mise en scène hyper graphique de Bob Wilson. Là où, sur d’autres sujets, ces pantomimes burlesques, ces gestes millimétrés, cette bande son minutieusement travaillée, pourraient passer pour un procédé artificiel ou gratuit, ils renforcent au contraire ici la noirceur et le désespoir qui se cachent sous les phrases saugrenues du poète. Le dispositif est à la fois vertigineux et fascinant. Ou comment le non-sens finit par donner sens.

Pour porter un tel projet, il fallait bien deux comédiens extraordinaires. Ils sont là ! Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe ! L’un et l’autres sont franchement incroyables, d’une précision, d’une rigueur qui forcent le respect. Avec, en plus, c’est visible, un tel plaisir à faire ce qu’ils font ! Ils dansent, chantent, crient, sautent, sont tour à tour homme, femme, vieux, vieille, poules, on ne sait trop quoi, en fait ; pantins diablotins protéiformes, le premier un peu facétieux, le second un peu plus diabolique ; les deux facettes d’un même personnage principal cerné par l’absurdité. D’ailleurs, ils échangent sans cesse leurs rôles, changent de voix, de langues, ce qui fait régulièrement basculer nos repères de spectateurs – déjà bien malmenés par les fameuses « boucles » dont je parlais plus haut. Pour ma part, j’ai eu un mal fou à comprendre de quoi il s’agissait au départ, quel était même le sujet de la pièce. Et puis, peu à peu, tout s’éclaire – enfin, avec ses zones d’ombres (réalité ? rêve ? cauchemar ?) On comprend, entre autres ! qu’il est question d’une vieille femme qui meurt mystérieusement chez un auteur, auteur qui tombe amoureux d’une femme qu’il ne peut ramener chez lui et qui décide donc de se débarrasser du corps, corps qu’il enferme dans une valise, valise d’où jaillit finalement la voix de la morte qui le trahit – alors qu’il ne l’a pas tuée à la base. Evidemment, la pièce va au-delà du conte simplement fantastique du type « Le cœur révélateur » de Poe. Et puis, elle est bien plus comique, souvent.

Difficile de décrire plus et mieux, pour moi, cet objet théâtral, assez unique en son genre, proche de l’abstraction, qui convoque mille références artistiques (cinéma muet, dessin animé, théâtre Nô, etc.) et se ressent plus qu’il ne se comprend. Certainement, devant un tel radicalisme, on a toutes les raisons de se sentir mis à distance : on accroche ou pas du tout (peu d’enthousiasme autour de moi). Pour ma part, des trois spectacles de Bob Wilson que j’ai vus, c’est sans conteste et sans hésiter mon préféré. La beauté visuelle inouïe du travail de Bob Wilson (lumières, costumes, objets, musique, tout est source d’émerveillement), toujours un peu étrange et inquiétante, se teinte ici d’une désespérance qui finit par serrer le cœur. On rit, mais avec comme un sanglot dans la gorge sur la fin. Du grand, grand Théâtre.

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Céline

Co-fondatrice du blog, webmaster.

9 commentaires

  • Je suis en osmose totale avec ce que tu dis.

    J’ai été éblouie aussi par l’occupation de l’espace, la rigueur géographique avec laquelle nos deux acteurs se déplaçaient, se posaient l’un vis à vis de l’autre, chacun exactement à la place qu’il fallait sur la scène, au milieu des objets et des lumières. Une leçon de mise en scène au cordeau !

    Et puis, quelle joie de voir ces deux acteurs/danseurs (car oui, ils l’étaient tous les deux, et l’un et l’autre) de ma génération, issus de deux mondes si différents, tantôt ludions, tantôt pantins, courir, danser, se coucher, crier, s’étreindre avec tant d’énergie et d’enthousiasme…

    Une émotion croissante tout du long. Merci Céline!

    • Oui, il y a une progression remarquable dans la pièce, elle ne s’offre pas facilement dès le départ. Il faut accepter ce « comique de répétition », pour saisir, au cours des différentes variations, les glissements (ou plutôt la révélation) de sens. Une intonation, une situation différentes et cela remet tout en perspective. J’ai trouvé très forte cette déconstruction très construites, à mille lieux de mon cheminement de pensée personnel, à la fois ludique et émouvante. J’ai aimé être perdue et me rattraper au gré d’une phrase, retrouver ces motifs entêtants, un peu obscurs mais où l’on sent plein de choses (l’histoire de ce type qui sait qu’il peut faire des miracles mais n’en fait jamais aucun et meurt comme un loser ; le passage sur celui qui dit « I was happy. I understood the happiness of others »…) Et puis les deux comédiens, ah oui, quelle merveille. La voix de Willem Dafoe en particulier, profonde, grave, puissante, capable de se métamorphoser d’un mot à l’autre m’a particulièrement troublée, mais les passages russes de Baryshnikov m’ont aussi beaucoup touchée – en plus, il chante très bien. Bref. Passé le premier temps d’étourdissement étonné, je peux dire que, pour moi, c’est aussi un spectacle qui restera dans ma mémoire.

  • je ne l’aimais pas du tout je me suis ennuyé et à un moment je pense que j’ai même dormi. J’ai trouvé des masques de mimes très perturbantes le constant répétition de lignes agacent et j’avais du mal à suivre. Apparemment je suis dans la minorité mais je tiens quand même d’exprimer mon avis.

    En tout cas encore merci à Celine d’avoir organisé cette sortie.

    Pamela

    • Merci Pam, non non, tu n’étais pas la seule, je te rassure. Certains sont sortis en cours de spectacle de la salle et mon voisin de gauche semblait s’ennuyer profondément (il a passé la moitié de la représentation à lire le programme et se tortiller en soupirant). Et quelques autres amis ont moyennement accroché 🙂

  • Chère Céline
    Merci pour ton éclairage qui m’ouvre vraiment des perspectives ! Je dois dire pour ma part que j’ai été éblouie par la prestation de ces deux grands acteurs (cette voix de Dafoe, dingue) et aussi par la beauté visuelle du spectacle (c’est fou comme avec ces leds du moment on fait de belles lumières). Assez scotchant. Des images vont me rester en mémoire, c’est sûr. En revanche, j’ai rarement été aussi contrariée, ne parvenant à entrer dans le propos par aucune porte : j’étais concentrée hein, j’ai fait des efforts tout du long pour tenter de comprendre ce que ces boucles de textes voulaient bien nous dire : je n’aurais pas lu ton analyse, ni le livret de la pièce après qui guide un peu dans le synopsis de cette pièce, je serais restée dans le noir complet. Dis-moi tout, sans t’aider du hors-texte tu avais saisi que c’était un même personnage à qui il arrivait tout ça ?! Pour moi, les deux pantins clowns étaient bien deux facettes d’un même personnage ou encore d’autres personnages mimés y compris des femmes mais à part ça, je ne voyais que succession de saynètes rythmées par ce gong suraigu du théatre Nô, sans grand rapport les unes avec les autres…Une fois connus ces éléments de l’absurde en effet pas si absurdes, je dois dire que oui, une cohérence se dessine alors, une certaine profondeur même dans cette tragédie humaine (le poème Hunger du début est lui très clair sur la noirceur des pensées qui animent l’auteur sur la destinée humaine). En bref, je crois décidément n’être pas très sensible au théâtre de l’absurde pourtant étudié dans ma j’nesse ! Et finalement je n’ai pas été émue, ce qui me pose un problème dans l’art, trop purement intellectuel pour moi (hier j’ai vu l’expo consacrée à Braque, la période 100% cubiste m’ennuie pour les mêmes raisons, très très intello, décisive dans l’histoire de la peinture mais ne procurant pas d’émotion) Cela dit, merci pour cette découverte de l’univers de Wilson et de ce dramaturge russe, pour ton organisation, pour ta chronique… tout, quoi !!

    • Je n’avais rien lu sur la pièce avant d’aller la voir, même pas le programme, trop occupée à discuter avec ma voisine ! C’est les images et ce que j’avais déjà vu de Wilson qui m’ont donné envie d’y aller.

      Du coup, au départ, je n’ai rien compris – surtout les premières scènes qui passent du poème sur la faim à cette histoire de type qui demande l’heure à une vieille (j’ai cru que ça se passait dans un Goulag), puis l’histoire des vieilles qui tombent de la fenêtre. Je n’avais même pas compris qu’il s’agissait de la vieille dame quand Willem Dafoe arrive dans la chambre en filant des coups de poings et s’assoit sur le siège ! C’est dire si je n’ai rien pigé.

      Ce n’est que tardivement que j’ai saisi le truc, entre autres parce qu’on voyait souvent revenir le même nom dans les surtitrages. Et j’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait d’une histoire avec une certaine logique au moment des saucisses, quand l’un des deux explique qu’il n’a pas pu amener la femme chez lui à cause de la vieille dame morte. Ensuite, ça a été encore plus clair lorsqu’ils s’allongent chacun leur tour dans le rôle de la morte. En revanche, il y a des passages qui n’étaient pas forcément super compréhensibles sur le moment : le rêve de l’oiseau, par exemple, qui prend plus de sens au moment de la valise – ou bien encore le texte qui commence par « Il faut maintenant que je vous dise que j’ai été intelligent » qui devient poignant après la valise qui disparaît (« Qui croira que je n’ai pas tué pas la vieille dame ? »)…

      Et ça, j’ai trouvé ça vraiment fort, passionnant, de comprendre (ou interpréter !) chaque truc avec un, voire deux temps de retard, de devoir tout remettre en ordre en jouant avec la mémoire immédiate (« attends, mais quand est-ce qu’il a dit ça, déjà ? »)

      Comme toi, je ne suis pas toujours sensible à l’absurde ou à trop d’abstraction car on ne peut pas se raccrocher à grand chose de la réalité qu’on connaît et, pour moi, c’est difficile aussi d’être touchée. Mais, là, tout m’a plu, crescendo, comme Claudine plus haut…

      A bien y réfléchir, je trouve que, plus qu’absurde, la pièce telle qu’elle est montée est pareille à un rêve – ou un cauchemar parfois -, dans lequel on se perd avec délice ou effroi selon les moments, mais toujours avec étonnement. J’y ai vu beaucoup de poésie, une poésie obscure comme peut l’être celle de Mallarmé par exemple, et c’est peut-être ça, en fait qui m’a plu 🙂

  • Très peu de réactions du public autour de moi également, et pourtant c’était un autre soir ! Mais pour ma part j’ai beaucoup aimé.

    C’est vrai que ce n’est qu’au bout d’un moment que l’on peut commencer à bâtir un peu d’histoire entre les différents tableaux. J’ai aimé l’aspect graphique et « acide » de la mise en scène et également l’insertion d’éléments absurdes comme la poule du début ou le lit plié par le milieu..
    En effet il y a ces répétitions de phrases qui peuvent énerver certes, mais j’ai plutôt trouvé intéressant de voir toutes les façons dont ils étaient amenés à les reprendre !

    Finalement ce qui donne un peu de chaleur -un peu inquiètante néanmoins 😉 – ce sont les deux trublions dont on ne sait pas trop si on préfèrerait avoir affaire à l’un ou à l’autre. Mais ensemble ils sont vraiment fascinants !

    Donc merci Céline, encore 1000 fois merci pour ce beau moment de curiosité(s) !

    • Je me demande si le peu de réactions ne s’explique pas par le fait qu’on est d’abord très dérouté par ce qu’on voit et qu’on a du mal à faire le lien, trouver une logique. Du coup, ce comique absurde génère un petit embarras, une petite pudeur du rire (on se demande si on ne va pas bêtement rire au mauvais endroit) 😉 Moi, j’ai beaucoup aimé quand Willem Dafoe arrive en donnant des gros coups de poings sonores dans la chambre, après, pourquoi ça m’a fait rire ? La gestuelle alliée au bruitage (un petit côté dessin animé) ? L’incongruité de la scène (mais pourquoi fait-il ça ? plus encore si c’est la vieille femme du titre) ? Le fait que je ne comprenais rien à l’action ? Personne autour de moi n’avait l’air de trouver ça si cocasse…
      Sinon, j’ai adoré le passage chanté jazzy aussi, vraiment bien maîtrisé.

  • En y repensant encore et encore, il n’y aurait pas des similitudes, ou au moins des correspondances, des échos, entre le travail de Bob Wilson et l’oeuvre photographique de Serge Lutens ? Cette espèce de froide précision des couleurs et lumières, ces architectures, mobiliers, objets géométriques et expressionnistes (qu’ils conçoivent eux-mêmes), ces maquillages, ce raffinement extrême… tous ces éléments qui concourent à des visions à la fois de rêve et de cauchemar ? C’est ce que je me suis dit en revoyant, avec émerveillement, des images du spectacle.

Et vous, qu'en avez-vous pensé ?