« Faillir être flingué » de Céline Minard

Chroniques, Livres
Entering Monument Valley © Montse Pardos, 2008
Entering Monument Valley © Montse Pardos, 2008

Pas à dire, Céline Minard a le talent pour ses ambitions. Et quelles ambitions ! Et quel talent !

D’elle, j’avais lu l’impressionnant et intimidant le dernier Monde, il y a quelques années, avec lequel, il me semble, le magnifique Faillir être flingué pourrait constituer une sorte de diptyque. Le premier, épopée sauvage et métaphysique sur fond de fin du monde, suivait (pour faire rapide) la course effrénée et hallucinée autour du globe du dernier survivant humain qui, par la pensée et les mots, tentait de préserver en lui une communauté – seule façon de survivre. Ovni littéraire, livre-somme sur un homme-monde, d’une écriture brillante au point d’en être aveuglante, d’une culture tellement gigantesque qu’elle pouvait vous écrabouiller totalement sous un déluge de références et de connaissances… J’en étais ressortie éreintée, sonnée, et pourtant, la poésie incroyable et unique qui se dégageait de ce style hyper travaillé était indéniable. Le second, néo-western à la fois dynamique et contemplatif, aux critiques légitimement laudatives, s’attache et nous attache, dans une construction encore très fine, à des personnages plus ou moins seuls qui convergent tous peu à peu vers une ville en construction, une communauté en pleine naissance. Mais ici, alors même que la violence explose parfois, le style se fait plus doux, l’érudition moins expansive.

Fin/commencement, solitude/communauté, violence/apaisement, mort/vie d’une civilisation… Oui, pour moi, ces deux romans se répondent, en miroir, autant dans leurs thèmes que dans leurs styles, très différents, mais toujours aussi exigeants. Avec, comme dénominateur commun, cet amour de Céline Minard pour la nature et les grands espaces, les légendes et les mythes, qui leur donne une puissance rare dans le paysage littéraire français contemporain.

Faillir être flingué reprend quasiment tous les « clichés » du western, l’imagerie attendue du Far West : les cow-boys solitaires, les batailles entre Indiens, les bagarres de saloon, les prostituées aux gros seins et au grand cœur, sans jamais les ringardiser. Au contraire, sous la plume alerte de l’auteure, tout devient moderne, mordant, passionnant. Il y a déjà ce titre, ce magnifique titre – a-t-on assez parlé du titre, de cette utilisation audacieuse d’un verbe très peu usité à l’infinitif, qui donne déjà un éclat singulier au récit ? Il est un peu crâneur ce titre, il se démarque tellement de tous ces intitulés formatés actuels ! Ce qui est admirable, c’est que le récit qui suit ne nous déçoit jamais. Certains seront peut-être un peu déroutés par les détours que l’écrivain emprunte pour planter ses décors, camper ses personnages. Comme dans le dernier Monde, il faut accepter de se laisser ballotter d’une page à l’autre, comme dans le chariot de Brad et Jeff, de comprendre un peu plus tard, voire beaucoup plus tard, un événement. A mes yeux, ce n’est pas un défaut, c’est au contraire ce qui rend la lecture vivante, excitante. D’autant plus que le voyage, s’il est toujours vaste, est ici moins « urgent » (que dans le dernier Monde) et plus « lumineux ». Chaque personnage, une bonne dizaine qui se croisent puis se rencontrent, a son importance, son histoire et son destin. Le narrateur nous laisse le temps de les jauger, puis de réviser notre jugement. La violence, les coups bas existent mais souvent dictés par la nécessité, celle de la survie, dans un monde où les frontières sont encore mouvantes, où tout est encore à bâtir et, au final, c’est surtout le sens de l’honneur, la solidarité et la loyauté qui éclatent dans ce roman. La noblesse de ces sentiments, à la fois rudes et sincères, étonnerait presque par son côté suranné. Au-delà des stéréotypes, ou à travers eux, Céline Minard nous invite à une réflexion sur la construction de l’identité individuelle, son rapport à la communauté et au vivre ensemble. Tout cela participe beaucoup à l’émotion qui s’installe progressivement, renforcée par une forme de lenteur et de patience qui frémit doucement à chaque page, comme la plaine tendrement caressée par la brise. L’écriture réussit à être très cinématographique, à la fois pleine de souffle et de simplicité, d’une beauté limpide et ample comme les paysages qu’elle décrit. On voit tout, on ressent tout précisément, comme par magie : le crépitement du feu, l’odeur des haricots qui cuisent, le bruit des sabots sur le sol, les cris des Indiens, la froideur de la rivière, la chaleur du soleil… C’est un roman d’une grande sensualité, et doté d’un solide humour, qui m’a réconciliée avec le western et la nature, deux thèmes qui auraient plutôt tendance à m’ennuyer.

« Elle empoigna sa contrebasse et joua pour lui seul le morceau de sauvagerie qu’il lui avait comme transmis. Il reconnut la pluie sur le poitrail des bêtes, le balancement grinçant des grands pins, l’éclatement de l’eau et du bois, la longue phrase du trajet plein de détours, les boules de moucherons dans les coins d’ombre, la fuite des poissons dans l’eau plate, le départ de la balle, la fuite des chevaux, la fuite des jours dans le temps, la fuite en elle-même et à ce moment, il éclata en sanglots. Arcie continua de tirer l’archet sur le ventre de sa douleur, implacable et concentrée, afin qu’il en touche la vapeur ourdie de regrets. »

Je pourrais m’extasier encore longtemps sur la beauté et l’intelligence de ce livre, et surtout sa simplicité parfaite, son accessibilité alors même qu’il est très savamment construit et travaillé. L’aisance avec laquelle Céline Minard déploie son univers procure un plaisir constant et c’est à regret que l’on tourne les dernières pages, laissant nos héros face à leur nouvelle vie, légèrement frustré par certains épisodes mystérieusement laissés dans l’ombre (Xiao Niù). Mais c’est aussi bien comme cela.

Mon conseil : commencez par celui-ci et si vous êtes, comme moi, touchés en plein cœur par cet appel à l’aventure, à la liberté, n’hésitez pas et plongez dans le dernier Monde. Le monde de la Littérature.

Faillir être flingué - Céline Minard

Crédit photo : Montse Pardos, avec son aimable autorisation
(Merci Magali pour le cadeau ! ;-))

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Céline

Co-fondatrice du blog, webmaster.

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