Festival Off d’Avignon 2016 : « La Pensée », de Leonid Andreïev, par Olivier Werner

Chroniques, Spectacles

Suite de mes chroniques avignonnaises. Après une deuxième journée en demi-teinte, me voici déjà au jour 3,  avec la sixième pièce de mon Off 2016 : un grand et puissant moment de théâtre. Olivier Werner, seul en scène, porte avec une intensité fascinante une nouvelle de Leonid Andreïev, auteur russe méconnu, dont il a retravaillé la traduction pour la scène. La Pensée – quel beau titre ! – nous entraîne aux confins de la folie par la seule force du comédien et la beauté maladive du texte qu’il déroule. A voir sans hésiter.

La Pensée Olivier Werner

Lorsque nous pénétrons dans la petite salle du Nouveau Ring, Olivier Werner est déjà sur scène, très proche du public, faisant calmement les cents pas, dans un espace clos, grillagé au sol, à l’éclairage blafard. Nous sommes loin des comédies musicales guillerettes hautes en couleurs qui ont ouvert mon séjour, mais nous restons quelque part dans la thématique de l’expressionnisme avec le maquillage pâle du comédien, qui réhausse son regard étrange et pénétrant. Ici, tout est gris, triste, froid, jusqu’à la tenue du personnage qui nous fait face. Un type « banal », plutôt bon chic bon genre, à l’air « normal ». Seuls ses souliers usés sans lacets trahissent sa condition.

Le Docteur Kerjentsev, médecin, nous explique un texte projeté sur le mur du fond, est interné dans un hôpital psychiatrique. Il a violemment assassiné son « meilleur » ami, dont il aimait la femme. Souhaitant échapper à l’internement et aller en prison, il a rédigé huit feuillets pour expliquer aux experts psychiatriques (nous, le public) comment son meurtre a été méthodiquement préparé et pourquoi il ne peut être considéré comme fou.

La Pensée Olivier Werner

Le Docteur entreprend de nous raconter par le détail la naissance de son idée et la réalisation du meurtre, après que celle qui allait devenir la femme de son ami a refusé de l’épouser lui, le Docteur, cet homme si brillant.

« Je ne sais pas si elle se souvient qu’elle avait ri, ce jour-là. Elle ne s’en souvient pas, probablement – elle avait si souvent l’occasion de rire. Mais rappelez-le lui, le cinq septembre, elle a ri. Et si elle le nie – et elle le niera – eh bien rappelez-le lui. (…) elle m’a regardé et j’ai vu un rire dans ses yeux. (…) Mais ses yeux riaient. Et moi aussi, j’ai souri. Et si j’ai pu lui pardonner son rire, jamais je ne me pardonnerai mon sourire. »

Ce camouflet, cette humiliation (imaginée ?) a été l’étincelle qui a allumé sa haine, bien qu’il ne la qualifie jamais ainsi, trop sensible à la maîtrise de son langage, ses concepts, sa pensée, à la recherche du mot juste et précis.

Dès le départ, Kerjentsev se présente comme un être doté d’une intelligence supérieure, d’une clairvoyance qui le met au-dessus des autres. Il prétend calquer son comportement sur ce qu’il observe pour correspondre à ce qu’on attend d’un individu « normal ». Il simule l’amitié, ment, jouissant d’observer en spectateur extérieur son hypocrisie, ses manipulations, qui le maintiennent hors de portée de la bêtise et la médiocrité qui l’entourent. « J’étais le seul homme que je respectais ».

Avec précision, il déroule le fil des événements, la logique qui l’a peu à peu amené à choisir, en son âme et conscience, d’éxécuter son ami. Bien sûr, on entrevoit rapidement la névrose, voire la psychopathie, derrière le soin méticuleux mis à prouver le bon sens : l’absence d’empathie (il ne parle jamais que de lui, n’éprouve aucune culpabilité), la misogynie, l’extrême prétention confinant au sentiment de toute puissance et d’impunité et cette idée même de se faire passer pour fou avant et pendant le meurtre, « puis guérir ». Pourtant, on ne peut s’empêcher, dans un premier temps, de trouver le discours impressionnant.

Mais peut-on prétendre simuler la folie sans y sombrer ?

Peu à peu, au fur et à mesure que le personnage imaginé par Andreïev expose et déploie sa raison, les mots le trahissent. Ils ne peuvent aller aussi vite qu’elle, être aussi clairs qu’elle. Le passage de la pensée à l’oralité tourne à la circonvolution. Avec une fascination effrayée, nous assistons à la chute d’un homme dans les méandres de son cerveau, proche de la rupture, où la pensée tourne sur elle-même comme lui-même dans sa cellule. Kerjentsev est-il fou, l’est-il devenu à force d’être enfermé et de s’être posé la question, ou est-il si brillant qu’il nous manipule ? Nous nous accrochons au texte, d’une belle langue, littéraire, mais parfaitement adaptée au monologue, pour tenter d’y trouver un sens mais tout nous échappe, comme dans ces illusions d’optique d’Escher où le réel et l’impossible coexistent. Les dernières minutes, où Kerjentsev est pris d’accès de terreur à l’éventualité de la réalité de sa folie, sont vertigineuses. J’ai pensé à la nouvelle le Chef d’oeuvre inconnu de Balzac, dans lequel un peintre, obsédé par la perfection de son geste, n’aboutit qu’à une infâme bouillie colorée d’où émerge un pied sublime.

Olivier Werner signe ici le deuxième volet d’un triptyque consacré à l’enfermement. Il incarne avec sobriété et subtilité toutes les nuances de la folie (et/ou de l’intelligence extrême) distillant sans cesse le doute, comme un poison sournois, soulevant la réflexion, générant même le rire, parfois. Ce « thriller intime » passionnant est d’une profonde intelligence. Epuré, dépouillé, austère, certes, et en même temps, d’une fiévreuse théâtralité. Il faudrait être fou pour passer à côté.

Tous les jours à 12h10 au Nouveau Ring jusqu’au 30 juillet 2016.

Pour en savoir plus :

 

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