Perceval dans « Soleil Noir », ou de la mélanfolie

Chroniques, Spectacles

Il reste encore deux mardi pour aller s’esbaudir au Théâtre de Dix Heures devant l’incroyable et impayable Arnaud Aymard dans Perceval « Soleil Noir ». Chevalier-chanteur dépressif bataillant contre la « dictature du sourire », Perceval vous fera entrer dans le monde de Soleil Noir pour un voyage intérieur dont vous ne reviendrez pas indemne.

C’est un grand dadais mince, tout de noir vêtu, jusqu’à la moumoute mal ajustée, qui entre en scène d’un pas étrange, tel un échalas à peine sorti de l’adolescence, ayant pour seule amie, confidente et arme (sa Durendal à lui) de rébellion, sa guitare. A qui il parle… et qui lui parle (!).

Voici Perceval, l’un des nombreux personnages d’Arnaud Aymard, Pierre Soulages de l’hésitation, des points de suspension et des associations d’idées saugrenues faisant surgir dans nos esprits des images surprenantes, alors même qu’il évolue dans un décor nu – à l’exception d’une chaise.

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Perceval est un écorché vif, un ultra-sensible, un poète maudit et incompris, qui ne veut d’ailleurs pas (trop) qu’on le comprenne. Comme les ados « emo », il porte un collier de chien et un bracelet de force à clous, du vernis noir, une chemise noire ajustée, un peu trop courte au niveau du nombril et même, pour faire joli, deux rubans rose pâle aux poignets. Il aime être seul, il aime être triste, « il aime que le public parte après le spectacle, et ne reste pas hébété à le regarder ranger ses affaires ».

Perceval, troubadour mélancolique peut-être un peu mythomane et illuminé, pourtant originaire de Vierzon, n’est pas de chez nous. Il nous explique comment il a un jour découvert le pays de Soleil hhNnhoir (qu’il prononce d’une façon ouverte et nasale appuyée), un univers délirant digne d’Alice aux Pays des Merveilles ou du Vase d’Or, un conte d’Hoffmann, ou pourquoi pas encore de Patrick Robine. On croise tout et n’importe quoi au pays de Soleil Noir, des loups qui attaquent mais avec les pattes avant coupées, donc ça va, des tortues à tête de petites filles qui crachent des pâtes en forme de lettres molles, des oiseaux qui volent attachés par trois et que sais-je encore. Même moi, si ça se trouve, je suis en train d’inventer. Il essaie de nous raconter son voyage en absurdie, s’emmêle les pinceaux, ne se rappelle plus bien, s’énerve, se reprend, laisse tomber, à quoi bon expliquer, vous pouvez pas comprendre, et puis continue. Le phrasé est précisément mou, désabusé avec art. Arnaud Aymard a un don incroyable pour nous donner l’impression qu’il improvise et invente son texte au fur et à mesure.

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Du murmure au hurlement, de la tristesse à la colère, Perceval passe un peu par tous les états, particulièrement lorsqu’il exprime ses émotions en chanson. Maniant aussi bien la guitare que le verbe, Arnaud Aymard s’en donne à coeur joie dans la parodie de chansons pop et rock (style Obispo, Bashung…) et/ou engagées, tout en feignant de chanter à peu près juste. Toujours sur le fil, il campe un personnage déroutant, à la fois énervant et touchant. Hilarant, toujours.

Ce spectacle, à l’humour très personnel, est franchement réjouissant quand on accepte d’ouvrir ses chakras et se laisser emporter par ce monologue surréaliste. J’avais découvert Arnaud Aymard, apparemment un compère d’Edouard Baer, lors de ses performances désopilantes dans Retro Futur. Séduite par son talent, je me suis empressée d’aller le voir la semaine dernière au Théâtre de Dix Heures où il joue en solo encore deux mardi (15 et 29 novembre) à 22h45. J’en ai pleuré de rire. Courez-y, volez-y, même sans ailes. Oui, il fait nuit, mais le soleil (noir) brillera dans votre coeur. Oui, c’est tard, mais mieux vaut tard que jamais.

Pour en savoir plus :

 

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