Retour sur Le Cirque des Mirages au Bal Blomet

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Magnifique soirée que celle à laquelle nous a conviés le Cirque des Mirages le 27 mai dernier. Dans l’ambiance cabaret détendue du nouveau Bal Blomet, inauguré deux mois plus tôt par Yanowski en solo (qui clôturait ce soir-là sa résidence), l’étrange duo expressionniste nous a offert ses meilleures chansons. Et malgré un son parfois un peu brouillon, le public, tout acquis à sa cause, l’a justement ovationné. Bien sûr, j’en étais !

Le Cirque des Mirages

Quand j’ai découvert le Cirque des Mirages, cela faisait déjà onze ans qu’il enchantait un public d’initiés – des chanceux de bon goût que je me suis empressée de rejoindre à la première écoute. C’est un peu par hasard, parmi les centaines (milliers) de pages du programme du Off d’Avignon 2011, que j’ai remarqué le visuel de leur spectacle et décidé de m’y rendre. Je pensais voir du cirque, des vampires, quelque chose d’un peu horrifique et peut-être kitsch, sans trop savoir à quoi m’attendre. Finalement, c’est à un spectacle de cabaret saisissant que j’ai assisté. Depuis, je suis Yanowski et Fred Parker un peu partout quand ils passent non loin de chez moi, du Festival TaParole à Montreuil, au Cabaret extraordinaire à Paris et Vincennes, en passant par le Théâtre de l’Abbaye de Saint-Maur-des-Fossés ou la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs à Paris. Bref, vous l’aurez compris, je suis « fan ».

« C’est bien dans cette roulotte qu’on exhibe le soir / Des créatures atroces sous des lustres bizarres » (Le terrible enfant à gueule de chien)

Le Cirque des Mirages au Bal Blomet, 27 mai 2017Yanowski et Fred Parker se sont rencontrés par hasard (« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », disait Paul Éluard) en 2000 (Yanowski nous l’a raconté ici) et ont immédiatement créé Le Cirque des Mirages, « cabaret-théâtre expressionniste et fantasmagorique à l’univers trouble et troublant ». Yanowski est un géant charismatique qui peut passer de la douceur à la fureur en quelques secondes ; Parker est petit et joue la (fausse) discrétion, tout en accompagnant son acolyte de mains de maître au piano. Ensemble, vêtus de noir, dans un clair obscur mystérieux et inquiétant, ils déroulent des chansons qui sont autant de courtes nouvelles macabres, cruelles, drôles, réalistes ou fantastiques, érotiques, anticléricales, voire tout cela à la fois. On (je) pense immédiatement à Poe, aux écrits fantastiques gothiques du XIXe siècle, avec une grosse louche de littérature russe. Le Diable est l’une des figures préférées de Yanowski. Avec très peu d’accessoires, les deux complices parviennent à convoquer devant nous, grâce à la seule magie de leur talent, une foule de créatures pathétiques ou grotesque, effrayantes ou touchantes : écrivain fauché menacé par une administration absurde ou jouant son âme aux cartes avec le Diable, amoureux d’une disparue, forain exhibant un malheureux enfant difforme, client d’une prostituée fantôme, truands miteux poursuivis par les Corses… Le plus impressionnant, c’est que des images se forment devant nos yeux ébahis : on visionne parfaitement le meurtre, la course nocturne à travers le cimetière, « le terrible enfant à gueule de chien » enfermé dans sa cage, les cartes battues avec dextérité par le Diable, la Mort montant sur les toits de la ville… On est emporté dans un univers frénétique à la fois musical et visuel, noir mais non dénué d’humour. La poésie flirte avec l’effroi, on rit parfois à contretemps, tout en écarquillant les yeux et les oreilles.

« Le beau est toujours bizarre », Charles Baudelaire

Ce samedi, Yanowski a ouvert le Bal avec l’excellent « Le Ticket » qui nous plonge d’entrée de jeu dans l’ambiance singulière du Cirque des Mirages :

S’en sont suivis quasiment tous leurs meilleurs morceaux. « Le Fonctionnaire », toujours un grand moment :

Mais aussi « Comme si tu étais là », que j’aime particulièrement, pour sa poésie funèbre :

« La Partie de Cartes avec le Diable », « Ceux qui savent s’aimer », « La Mort », « Le Terrible Enfant à gueule de chien » (rien que pour celle-ci, que je n’avais jamais vue « en vrai », j’aurais vendu mon âme pour acheter mon ticket !), « Les Bordels », « Les Corses » (que je n’aimais pas du tout avant, trop « cinéma de papa » et que j’ai finalement beaucoup apprécié avec quelques années de plus), « La véritable histoire du Christianisme » et quelques autres que j’oublie peut-être avec, en rappel, leur valse à mille temps à eux : « L’Amour à mort ».

Ne manquaient, selon moi, que le « Professeur Golberg », l’histoire du chanteur à qui un savant fou a greffé des « mains de poète » (« des mains de féal dressées pour aimer »), « La Machine à remonter le temps » et « Ce temps », sur une mélodie « eriksatienne », qui est, je crois, mon morceau préféré de leur répertoire (ces corps qui « ne seront plus / qu’une aube blanche sans contour », ça me laisse sans voix).

On a souvent évoqué Jacques Brel pour parler de la passion fiévreuse qui anime Yanowski sur scène. Son timbre est néanmoins plus nasal. Ce soir-là, malgré sa diction parfaitement précise, le son, imparfait, lui (acoustique du lieu ou problème de régie ?), avait du mal à rendre toujours hommage aux textes délivrés à un rythme soutenu. Nos oreilles tentaient parfois vainement de rattraper la cavalcade de mots et la cascade de notes au milieu d’un volume sonore un peu trop élevé. Malgré cette réserve, l’ambiance était d’une chaleur réjouissante. Le public, visiblement connaisseur, semblait ravi de retrouver les deux artistes pour fêter leurs 17 ans d’amitié. Dans la salle bondée, les rires ont fusé, les applaudissements crépité et on a même entendu quelques cris enthousiastes à la fin – dont les miens.

Je tenais absolument à les (re-re-re-re etc.)voir après les avoir ratés au Off d’Avignon en 2015. J’ai passé une merveilleuse soirée qui a tenu toutes ses promesses. Car le spectacle s’est terminé par l’annonce d’une belle nouvelle : le Cirque des Mirages reviendra bientôt avec un nouveau spectacle.

Si vous avez l’occasion de les voir dans ce tour de chant des 15 ans (enfin, 17 maintenant), n’hésitez pas. Vous allez adorer – ou détester -, mais vous ne resterez certainement pas de marbre. Sinon, rendez-vous très prochainement pour leur nouvelle création que je ne manquerai pas de chroniquer ici !

Pour en savoir plus :

 

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