« Cendrillon » de Joël Pommerat – reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin

Chroniques, Spectacles

Cendrillon, le conte magnifiquement réinventé par Joël Pommerat revient pour quelques semaines au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Même distribution impeccable qu’à sa création en 2011, même scénographie saisissante, même émotion qui noue la gorge. L’occasion, pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, d’en profiter. Le théâtre a « condamné » 400 places pour offrir une visibilité optimale aux spectateurs et fait un effort de tarification pour coller au plus près de celle du théâtre subventionné. Dans ces conditions, j’y suis retournée pour vous redire tout le bien que je pense de cette pièce – un chef d’œuvre.

Après Le petit Chaperon rouge et Pinocchio, Cendrillon est le troisième mythe que Joël Pommerat met en scène (lire également cet article), cette fois-ci, hors de sa compagnie Louis Brouillard, et avec des comédiens belges tout aussi épatants.

Dans cette réappropriation très personnelle, Joël Pommerat déploie tout son talent de conteur et imprime son univers visuel et sonore caractéristique : un espace dépouillé, sombre, sculpté par une lumière crue et fantomatique à la fois, entre rêve/cauchemar et réalité, un son très recherché (bruitages inquiétants, amplification des voix par micros HF, voix off troublante et musique pertinente), un parler plus vrai que nature des comédiens, une tension qui parcourt toute la pièce, sans exclure l’humour.

« C’est pas si simple de parler et pas si simple d’écouter »

Cendrillon Joël Pommerat © Cici OlssonIci, Cendrillon n’est pas la douce jeune femme maltraitée qui perd sa pantoufle au bal d’un prince charmant. Sandra, c’est son nom, est une « très jeune fille », comme l’appellera la narratrice en voix off tout le long du spectacle. Cette très jeune fille vit un jour l’inconcevable pour une enfant : elle perd sa maman. La mort de sa mère (et ses derniers mots) est la clé de la prison dans laquelle elle s’enferme alors. Croyant qu’elle ne doit jamais cesser de penser à elle plus de cinq minutes au risque de la faire mourir définitivement, Sandra s’impose les pires tâches dans l’étrange maison de verre de sa belle-mère. Inlassablement coupable, elle se punit de n’être pas à la hauteur de sa promesse, elle expie ses moments de faiblesse où elle oublie.

L’histoire est triste et noire, pourtant, on rit beaucoup. L’obsession macabre de Sandra en fait un personnage tout ensemble buté, agaçant – tête-à-claques avec sa montre insupportable qui sonne toutes les cinq minutes – et attachant. À ses côtés, les adultes ne sont guère des exemples : les pères ferment les yeux ou du moins détournent veulement le regard devant les questions essentielles de l’enfance, préférant mentir et se dérober. La marâtre est d’un narcissisme qui finit par être pathétique : courant follement après l’éternelle jeunesse, elle prétend vivre dans la réalité mais n’est-elle pas celle qui se leurre le plus ? Quant à la fée, elle est mi-sympathique, mi-has been. C’est toutefois elle qui mettra Sandra devant ses contradictions.

Sandra se trompe car on ne lui a tout simplement pas expliqué clairement la vérité. Son cheminement bancal et douloureux découle d’une incompréhension des paroles maternelles. Ses erreurs seront pourtant ce qui lui permettra d’assumer son chagrin et faire son deuil. Car malgré tous ses efforts pour se la gâcher, elle ne pourra échapper à la puissance de la vie. La rencontre du Prince lui aussi orphelin de mère – un très beau moment sur fond de Cat Stevens, choix judicieux – lui permettra d’accepter son propre drame et d’entrer dans l’âge adulte. Celui des désillusions mais aussi des désirs.

Cendrillon Joël Pommerat © Cici Olsson

« All the times that I’ve cried
Keeping all the things I knew inside
It’s hard, but it’s harder to ignore it
If they were right I’d agree
But it’s them they know, not me
Now there’s a way
And I know that I have to go away
I know I have to go »
Father and Son, Cat Stevens

« I know I have to go »

Chez Joël Pommerat, il n’y a pas de fin vraiment heureuse, de point totalement final. Les enfants non prévenus risquent d’être désarçonnés. Cendrillon ne porte pas de belle robe et le prince est tout petit et pas spécialement sexy. Quant au happy end… Son théâtre est complexe comme la vie. Les comédiens, tous excellents, rendent parfaitement l’ambivalence de leurs personnages, leur lâcheté, leur aveuglement, leur volonté aussi. Une mention particulière pour Catherine Mestoussis, la belle-mère à la voix qui rappelle un peu celle de Marine Le Pen (!), Deborah Rouach, Cendrillon moderne, petite sœur de l’Estelle de Ma Chambre froide, malgracieuse, aimable comme un chaton échaudé qu’on aurait tellement envie de consoler, et Caroline Donnelly, qui vous surprendra sans doute. Leur accent belge donne un charme supplémentaire à la pièce.

Dans une scénographie spectaculairement animée par des projections vidéos superbes, Joël Pommerat nous offre un grand et fort moment de théâtre qui embrasse avec finesse et sans mièvrerie les thèmes de la culpabilité, du chagrin, du deuil, du temps qui passe. Cruel, drôle, émouvant, voire bouleversant – j’ai encore eu les larmes aux yeux durant la chanson, avec ce jeu de regards subtils entre le Prince et Cendrillon, lorsqu’ils se découvrent, comme étonnés.

Je l’avais déjà vu, subjuguée, en 2011. Six ans plus tard, la fascination et l’enthousiasme sont intacts. Je crois que c’est la pièce de Pommerat que je préfère (j’en ai vu huit), elle est l’introduction idéale à son travail. Une pièce qui commence par une mort et se termine par un élan de vie, une pièce qui guérit les maux causés par les mots. Ne passez pas à côté.

Pièce conseillée à partir de 10 ans.

Pour en savoir plus :

 

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1 commentaire sur “« Cendrillon » de Joël Pommerat – reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin

  • Au départ , le côté très dépouillé et cru de la mise mise en scène m’a surpris mais on se laisse petit à petit envoûter par cet univers sombre, glacial et minimaliste. En effet, aucune surenchère d’effets dans cette adaptation, chaque détail contribue à l’atmosphère. Le personnage de la marâtre me fait penser à l’héroïne du film Sunset Boulevard, une femme qui refuse de vieillir et va avoir recours à toutes sortes de procédés douteux pour conserver une forme de jeunesse éternelle.
    De beaux moments d’émotions, lorsque le jeune prince et la très jeune fille se rencontrent, viennent apporter un peu de chaleur et d’espoir dans ce monde très dur et isolé.
    Belle découverte de cette pièce !

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