« La Pitié dangereuse » par Simon McBurney : du sang sur l’âme

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Actuellement aux Gémeaux, à Sceaux (92), dans le cadre du Festival d’Automne, Simon McBurney fascine et éblouit avec son adaptation crépusculaire du seul roman achevé de Stefan Zweig : La Pitié dangereuse. Mise en scène virtuose, scénographie remarquable et comédiens exceptionnels de la Schaubühne servent avec profondeur la beauté de l’écriture de Zweig et son habileté à peindre les infinies nuances des sentiments humains. Un spectacle saisissant sur des relations mortifères qui se confondent avec la fin d’un monde – « le monde d’hier ». Probablement l’une des meilleures pièces de cette saison qui vient de commencer.

La Pitié dangereuse / Schaubuehne am Lehniner Platz. ‘UNGEDULD DES HERZENS’, von Stefan Zweig. Regie: Simon McBurney, Buehne: Anna Fleischle, Kostueme: Holly Waddington, Musik: Pete Malkin, Benjamin Grant, Video: Will Duke. Mit: Robert Beyer, Marie Burchard, Johannes Flaschberger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach.

La salle est encore éclairée lorsque les sept comédiens de la prestigieuse Schaubühne entrent en scène, alors que le brouhaha du public s’éteint progressivement. Certains sont en costumes d’époque, d’autres non. Certains sont sonorisés, d’autres non. Sur scène, des tables, des chaises, des lampes, des micros sur pied et, dans le fond, une cabine en verre dans laquelle est exposée un uniforme d’officier : celui de l’archiduc François-Ferdinand… mais également du personnage principal. Ce sera l’unique décor de la pièce, mais il suffira à lui seul à faire naître, par les artifices et la magie du spectacle, et notre imagination, tous ceux du roman : le château du baron de Kekesfalva et sa funeste terrasse, la caserne militaire, le train, la route nocturne sous la lune et dans la tempête…

Un premier narrateur, Stefan Zweig, introduit l’intrigue et le (anti) héros, Anton Hofmiller, version âgée, qui va nous raconter la tragique mésaventure qu’il a vécue à la veille de la première guerre mondiale. Alors jeune officier de cavalerie autrichien (incarné par un autre fringant comédien), il se trouve en garnison dans une petite ville à la frontière hongroise. Un jour, il se fait inviter au château du baron Kekesfalva, un riche propriétaire de la région. La soirée est enivrante et Anton, heureux comme un coq en pâte, finit par inviter à danser la fille du maître de maison. Une « gaffe » terrible : Edith est paralysée et ne peut bouger. Mort de honte et désireux de se racheter, il s’enfuit du château et envoie le lendemain un bouquet de fleurs à la jeune fille. De ce jour, il devient un invité privilégié. Empli de ce qu’il pense être de la compassion et de la bienveillance, attaché au baron et au confort dans lequel il baigne, il ne réalise pas qu’Edith, à l’esprit fragile et tourmenté, s’est follement éprise de lui. Prisonnier de malentendus et mensonges, lui qui ne voulait blesser personne, finit par causer la mort.

Je n’étais plus Dieu, mais un petit homme insignifiant, qui faisait du mal avec sa faiblesse, avec sa pitié malsaine et destructrice.

De ce roman subtil et dense, maelström de pensées, de sentiments, d’incidents, Simon McBurney a extrait la substantifique moelle. L’essence du texte est respectée, la cascade de conséquences opressantes également, et le tourbillon d’émotions contradictoires est admirablement restitué dans une polyphonie maîtrisée de voix. Des pensées surgissent de tous côtés, chuchotées ou criées à travers les micros. C’est comme si, parfois, nous entrions dans le crâne fiévreux d’Hoffmiller. L’histoire, dans laquelle s’imbrique un autre récit, celui du passé de Kekesfalva, est intelligemment éclatée, racontée et/ou jouée par les différents comédiens, même si les principaux rôles sont relativement fixes. Parfois, des comédiens se doublent entre eux, astuce ingénieuse qui sème le trouble, notamment pour le cas d’Edith. J’ai pensé à Shun-kin, qui m’avait beaucoup impressionnée il y a quelques années, pièce dans laquelle Simon McBurney entremêlait déjà de façon vertigineuse plusieurs niveaux de récit et de temporalité, et différentes techniques de théâtre, dans un environnement épuré. Ici, il utilise tous les procédés possibles pour tendre nos sens. L’usage de la vidéo apporte une dimension supplémentaire, parfois de façon un peu appuyée, mais toujours intéressante – et souvent belle lorsqu’il s’agit de créer un paysage, une nuit étoilée… La scénographie est sobre et d’autant plus frappante : voir l’utilisation de la cabine de verre et de la table à roulettes. Les costumes, mêlant les époques, suggèrent que l’histoire d’hier n’est pas si éloignée de celle d’aujourd’hui. On comprend parfaitement que La Pitié dangereuse renvoie au basculement d’un monde dans la guerre, à la montée du nazisme, avec cet antisémitisme latent, dont sont victimes, de façon encore feutrée, les Kekesfalva, et qui obligea Zweig à s’exiler. Quant à la bande son, elle participe pleinement à l’atmosphère lourde et cauchemardesque de l’histoire.

Simon McBurney n’illustre pas platement un mélodrame. Il en fait thriller psychologique dont on pressent l’issue fatale, une tragédie intime et collective vibrante. Portée par des comédiens allemands spectaculaires, und so elegant, qui s’investissent corps, mots et âmes dans cette confusion des sentiments. Dans mon souvenir, le roman de Zweig, bien que cruel, était doux-amer, moins violent. Peut-être parce que l’intrigue, écrite dans une belle langue classique et harmonieuse, se déroulait assez linéairement et qu’il émanait du récit de Hoffmiller une sorte de mélancolie, de remords plus encore que de culpabilité. Ici, on voit, et on le ressent dans chaque fibre de notre corps, le piège de la lâcheté, tel un lent poison, happer inexorablement Hoffmiller.

Au terme de deux heures d’un spectacle intense, très sensoriel, qui nous laisse à l’aube de la seconde guerre mondiale, on reste pétrifié et bouleversé, renvoyé sans complaisance à nos propres secrets obscurs, notre égoïsme, notre conscience. Une pièce de vie et de mort, exempte de tout pathos, d’une beauté ténébreuse, que tout le monde devrait pouvoir avoir la chance de voir. Inoubliable.

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