29 septembre 2022

Une recréation captivante du mythe de « Lawrence d’Arabie » par Éric Bouvron

Apprêtez-vous à embarquer dans un voyage enthousiasmant de quasiment deux heures que vous ne verrez pas passer ! Ce Lawrence d’Arabie, un défi un peu fou, est une vraie belle surprise, pleine de rythme, de souffle, de poésie, d’inventivité, qui nous transporte littéralement dans la péninsule arabique. On en ressort presque assoiffé, tanné par le soleil et plutôt ému… malgré un côté hagiographique qui confine un peu au story telling.

Avouons-le tout de go : je n’ai jamais vu le fameux film de David Lean avec le non moins fameux Peter O’Toole. Et je ne crois pas avoir jamais étudié ce pan de l’histoire en classe. C’est donc vierge de toute connaissance sur le sujet que je me suis rendue à la représentation de ce Lawrence d’Arabie, curieuse de voir comment Éric Bouvron, acclamé il y a quelques années pour Les Cavaliers d’après Joseph Kessel… avec des chaises (!) (Molière du théâtre privé 2016), allait porter au plateau une telle épopée avec seulement huit comédiens et trois musiciens/chanteuse. Eh bien… fort bien !

De quoi s’agit-il (pour les gens qui, comme moi, n’y connaissent rien) ?

Alors que la Première Guerre mondiale bat son plein, le jeune Thomas Edward Lawrence, brillant étudiant, officie en tant qu’archéologue au Moyen-Orient. Sa bonne connaissance de la culture et la langue arabes lui vaut d’être recruté par l’armée britannique pour mener des missions de renseignement afin d’unifier les forces nationalistes arabes et les rallier à la Couronne, contre l’Empire Ottoman, lui-même alors allié à l’Allemagne. Dès 1916, Lawrence se lie d’amitié avec le Prince Fayçal et se prend au jeu de la révolte qu’il organise… sans savoir que, de leur côté, les grandes puissances se sont déjà partagé le territoire.

Tractations, opérations, trahisons… On se doute que les enjeux géopolitiques de l’Angleterre et la France vont dépasser Lawrence.

Comment rendre compte des multiples péripéties émaillant ce parcours épique vers une nouvelle nation indépendante arabe ? Comment figurer le sabotage du chemin de fer du Hedjaz, la marche forcée via la terre jusqu’au port stratégique d’Aqaba (superbe moment balayé par le vent du désert !) et la bataille qui s’ensuivit, en passant par le marché aux chameaux (très drôle) et les quelques flashbacks sentimentaux sur le passé de Lawrence ? Avec quelques accessoires – une carte, des caissons, des tapis, des costumes simples quasiment réversibles – et grâce aux talents conjugués de huit interprètes masculins parfaits, deux musiciens époustouflants, une chanteuse à la voix envoûtante et un créateur lumières inspiré, Éric Bouvron procède avec inventivité, par une succession de tableaux d’une grande beauté qui s’enchaînent avec fluidité, à vue. On pense parfois à la mécanique précise et épurée d’Alexis Michalik dans ces changements ininterrompus de personnages. À Ariane Mnouchkine aussi ! (Le compliment n’est pas peu grand). La poésie et la magie qui se dégagent de cette épopée théâtrale audacieuse et brillante sont renforcées par une musique qui volerait presque la vedette à la mise en scène, tant elle suffirait, à elle seule, à nous emmener en voyage. Les musiciens sont excellents, parfaitement calés sur le tempo de la pièce qui gère très bien les ellipses, les moments d’action et de retenue.

Voici donc du bon et beau spectacle, hautement recommandé même aux jeunes adolescents. Mon seul bémol (très subjectif) est que, même si le centre du spectacle est évidemment Lawrence, on ne s’attache pas plus aux figures arabes (l’ami Dahoum ne m’a pas vraiment convaincue malgré la belle énergie du comédien et le Prince Fayçal reste un peu en retrait). Au-delà de la légende auto-entretenue par Lawrence lui-même, par l’Angleterre – et peut-être les peuples arabes ?, on retiendra donc plutôt une histoire touchante d’amitié et de loyauté, thème universel, traité ici avec un lyrisme sobre et sincère qui emporte l’adhésion.

Photos © A. Vinot

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Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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4 réflexions sur « Une recréation captivante du mythe de « Lawrence d’Arabie » par Éric Bouvron »

  1. Pour ma part, je connais bien l »épopée de Lawrence, et le film de David Lean (maintes fois vu) est un de mes films cultes. Alors ton récit m’intrigue, car je n’y retrouve pas du tout l’ambiguité du personnage de Lawrence, ambiguité tant politique que sexuelle (et même fondamentale), si bien rendue par Peter O’Toole. Par ailleurs, Faycal est dans le film superbement interprété par Omar Sharif, avec un charisme rare…J’ai toujours pensé qu’aucun acteur ne pourrait jamais les égaler, de même qu’aucun réalisateur n’égalerait jamais David Lean sur ce sujet. Tu me donnerais presque envie d’aller voir la pièce..:-)

    1. Hum, à te lire, je pense que tu risques d’être (très) déçue, même si la mise en scène inventive vaut le coup d’œil. Je doute que tu apprécies cette réécriture pourtant documentée : Éric Bouvron, semble-t-il, est allé sur place interroger plein de gens pour s’imprégner du « mythe » Lawrence d’Arabie. Ce serait intéressant de compléter ma chronique par un point de vue enrichi de ta connaissance du film. Pour ma part, j’ai justement trouvé que cela manquait d’ambiguïté, même sans connaître l’histoire (j’ignorais même l’aspect sexuel !) : Lawrence est présenté comme un héros, un être foncièrement loyal, mû par des idéaux et l’amitié, doutant un peu mais pas trop non plus (plutôt choqué par la trahison de son pays) et marqué par une amourette (hétérosexuelle) de jeunesse. Par ailleurs, comme le comédien est le seul à n’incarner qu’un rôle, les autres tournant entre une soixantaine de personnages différents, notre attention se focalise surtout sur lui. Fayçal ne devient malheureusement qu’un interlocuteur parmi d’autres. C’est très virevoltant (très Michalik – comme je sais que tu n’as pas aimé son « Edmond », je crains que tu bouilles d’agacement), plus « aventure » que géopolitique. Il faut le prendre comme une autre œuvre en soi, une nouvelle création, pas du tout une adaptation du film ou même, je pense, des « Sept piliers de la sagesse » de Lawrence…

  2. Oui, je me doutais un peu de cet aspect « aventure » (et même _aventure sommaire_ : le patronnage de Michalik ne me dit rien qui vaille, j’avais détesté son « Edmond », qui est à « Cyrano » ce que le schwepps est au champagne… ;-))
    Ici, apparemment toute la complexité sexuelle du personnage, si essentielle pour le cerner un peu mieux, n’apparait pas, alors que David Lean (avec Peter o’Toole, savamment maniéré, les yeux cernés de khôl..) en rendait si bien le côté émouvant et pathétique ! Quant à Fayçal, son opposé, diamant noir face à la blondeur de Lawrence, et d’une beauté sauvage, comment peut-on le réduire à n’être qu’un simple comparse ?..

    1. Aucun rapport ici C’est une « libre adaptation »… Cela dit, le regard de Lean était aussi un regard d’auteur avec ses partis pris…
      Michalik, je n’ai vu que « Le porteur d’histoire » de lui, qui m’avait bien plu en son temps, même si je n’en garde pas vraiment de souvenir tant l’histoire était à tiroirs. Je me suis bien gardée d’aller voir « Edmond »… trop peur d’être déçue. À Avignon en 2016, j’avais vu « Les Vibrants » d’Aïda Asgharzadeh, qui empruntait un peu la même mécanique de changement de décors à vue (héritée sans doute de Mnouchkine qui, elle-même, n’a sans doute rien inventé), sur le sujet de la création de « Cyrano » : pas si mal, mais pas ouf non plus. J’avais failli m’étrangler en entendant Sarah Bernhardt donner rendez-vous à un personnage « Place Colette », j’étais même allée dire à l’un des comédiens que la Place Colette ne pouvait pas s’appeler ainsi à l’époque de Sarah Bernhardt, mais visiblement, il avait mal pris ma remarque…

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