« Peter Pan » de Robert Wilson, le Soleil noir de la Mélancolie

Chroniques, Spectacles

Retour enchanteur du Berliner Ensemble (em)mené par Robert Wilson, au Théâtre de la Ville, il y a une dizaine de jours. Portés par une formidable musique signée CocoRosie, le metteur en scène et la troupe mythique s’emparent de l’œuvre de James Matthew Barrie pour lui rendre sa profondeur – son aspect crépusculaire, pour ne pas dire mortifère. Une sombre fantaisie, pas seulement destinée aux enfants.

PETER PAN - Berliner Ensemble

Comme d’habitude dans l’univers très stylisé de Robert Wilson, ce qui saisit avant tout, c’est la beauté graphique des différents tableaux : vol en nuages, lagune aux sirènes, repaire des Enfants Perdus… Mais ici, plus que dans The Old Woman, par exemple, dont la précision ultra sophistiquée et codifiée pouvait éventuellement laisser de marbre (ce qui ne fut pas notre cas), les émotions affleurent plus facilement. Il faut dire que l’histoire, tout le monde ou presque en connaît les grandes lignes, plus facile de s’y retrouver donc : leurs parents sortis et la chienne Nana au jardin, les enfants Darling, Wendy et ses deux frères, se retrouvent seuls à la maison. Apparaît un jeune garçon à la recherche de son ombre : Peter Pan, ce garçon « joyeux, innocent et sans cœur » qui refuse de grandir, vit aux Pays Imaginaire avec la Fée Clochette et les Enfants Perdus et combat le Capitaine Crochet, dont il a coupé une main et qui est désormais poursuivi par un crocodile gourmand.

Mais le conte joyeux popularisé par Disney (re)prend ici une couleur plus inquiétante : celle d’un bleu, lunaire à l’ouverture de la pièce, parfois virant au vert maladif, qui ne cessera d’emplir la scène, de la nuit londonienne au bateau des pirates en passant par la lagune aux sirènes. Un bleu mélancolique comme un rêve proche du cauchemar, dans lequel l’insouciance de façade masque une blessure secrète et une tragique solitude.

Le Peter Pan de Bob Wilson est magnifiquement interprété par le gracile Sabin Tambrea, sorte de Ziggy Stardust à la silhouette mystérieusement androgyne. Attitudes figées, sourires mécaniques, discours répétitifs (« Je suis Peter Pan, je suis la jeunesse ! Je suis la joie ! ») : au-delà de l’espièglerie affichée, Peter redevient, grâce à lui, ce vieil enfant inachevé, tristement beau, asexué, terrifié et fasciné par la mort. Figé dans un jeu perpétuel dont lui seul est le héros immortel. Mais ce jeu est sa façon d’exister, lui qui a été abandonné et oublié par sa propre mère !

Autour de lui gravitent d’autres personnages ambigus, âges et sexes sans rapport avec leur identité (enfants joués par des adultes, Tiger Lily interprétée par un homme d’âge mûr, rondelet), grimés comme des marionnettes décadentes. Particulièrement inquiétante est la petite Wendy, vieille petite poupée entre presque-femme et mère-de-substitution. La sexualité (ou son absence) est d’ailleurs très appuyée dans la vision de Bob Wilson. Dans une scène troublante, le Capitaine Crochet (Stefan Kurt, mémorable) entonne une sérénade lugubre à un Peter Pan transformé pour un instant en un pantin aux ailes d’ange : « Je ferai de toi un homme… ». Unique ennemi/ami, double version adulte, aussi seul que l’est Peter.

La musique, composée par le duo CocoRosie, mêle avec brio différents styles, comme l’univers de Wilson mêle différentes influences : mime, butō, cabaret… Sur scène, c’est Sierra Cassidy, l’une des deux soeurs qui, en Fée Clochette, plus maléfique et cruelle que bienveillante, nous enchante de sa voix merveilleuse. Cette musique singulière, que ne renierait pas Kurt Weill, participe beaucoup à l’humour, parfois noir, qui parcourt toute la pièce  : le ragga de Tiger Lily, le blues de Monsieur Darling… Et si ce qui se joue sur scène nous emporte souvent, il en est de même de la performance inouïe de The Dark Angels, orchestre discret mais néanmoins acteur à part entière. On les voit, ces musiciens, sourire, vibrer, accompagner magistralement les mouvements des comédiens. Scène et fosse s’observent, s’écoutent, se répondent, s’accompagnent. L’exercice, sans doute périlleux, donne véritablement vie à l’univers artistique de Bob Wilson. On n’a plus d’autre choix que d’y plonger aussi.

Cette nuit étrange, qui emprunte beaucoup à l’expressionnisme allemand, peuplée de créatures mi-effrayantes mi-émouvantes, nous charme par sa poésie et son intelligence. Omniprésent pendant cet automne et cet hiver parisiens (avec The Old Woman, Peter Pan, Einstein on the Beach, exposition au Louvre) puisque invité d’honneur du Festival d’Automne, Bob Wilson nous séduit par les sens : on regarde, on écoute, on vibre. On n’oppose aucune résistance. On s’envole, on s’envole, on s’envole. Encore du grand Art.

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Céline et Marie à 4 mains.

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