« Golem », de 1927 : achevé et maîtrisé

Chroniques, Spectacles

Attention, un truc GÉ-NIAL passe en ce moment au Théâtre des Abbesses et il ne reste plus que trois soirs pour le voir. Golem, de la compagnie anglaise 1927, soit la réinterprétation rétro-moderne du mythe juif en fable noire et ironique sur notre société hyper technologique. Un mélange extrêmement maîtrisé de théâtre, néo-cabaret, vidéo, animation, musique live, British nonsense. Une création follement enthousiasmante (en tout cas à mes yeux) où l’intelligence du fond le dispute à la qualité de la forme. Une oeuvre que je vous recommande (encore) caniculairement, tant elle diffère de ce que j’ai l’habitude de voir – bien qu’elle m’ait évoqué aussi mille autres références. Bref, pour reprendre le terme du personnage Robert vis-à-vis de son Golem : « smashing » !

Golem, 1927

Golem est la première pièce de la compagnie 1927 que je vois. Je ne sais plus si c’est moi qui l’ai choisie sur la prog’ du Théâtre de la Ville ou si c’est mon amie Baz qui me l’a conseillée – ça ne m’étonnerait pas que ce soit moi car le thème du Golem, des « créatures » et autres freaks m’attire naturellement. Mais je ne savais pas trop de quoi il s’agissait et je ne m’attendais absolument pas à être à ce point scotchée par le spectacle qui s’est déroulé sous mes yeux samedi soir.

La compagnie 1927 a, semble-t-il, connu le succès dès sa première création, mêlant déjà animation et performances live. Force est de constater que la maîtrise qu’ils ont atteinte dans la coordination entre la vidéo et ce que les comédiens jouent sur scène est exceptionnelle.

1927, année de naissance du cinéma parlant. Très belle idée. L’univers de la compagnie se situe à cet instant charnière. Si la pièce est bavarde (voix off, théâtre à message), voire « bruyante » (musique assurée par une pianiste et un batteur aux petits oignons, moments punk avec le groupe montée par la narratrice, Annie & the Underdogs), l’esthétique évoque, entre autres, le mime, le cinéma muet, l’expressionnisme allemand, Metropolis, notamment dans les lumières jaunâtres qui s’amusent à projeter du « grain » sur les comédiens, comme dans les films des années 20.

La scénariste, Suzanne Andrade, s’est emparée de la légende biblique, populaire dans le folklore yiddish, du Golem (« inachevé » en hébreu), créature faite d’argile censée servir l’homme, pour la transformer en parabole futée sur l’invasion des technologies dans nos vies, le contrôle de nos pensées par la finance et le marketing et notre possible déshumanisation en cours.

Annie, la narratrice, et son frère Robert vivent une vie médiocre, assumée comme telle, entre leur grand-mère, leur groupe de rock garage underground revendicatif et, pour Robert, son boulot à l’air aussi folichon que ses collègues. Un soir, Robert acquiert auprès de l’un de ses amis inventeur, Phil Sylocate, une étrange créature faite d’argile, un Golem. Le Golem, sympathique géant nu et placide (personnage en pâte à modeler animé à l’écran), devient son assistant, l’aide au travail, fait son travail, prend une place de plus en plus importante dans sa vie, se met à le conseiller. Jusqu’à l’apparition de Golem, version 2. Plus petit, plus performant, plus rapide. Produit en série par une multinationale qui a racheté l’affaire de Sylocate. « Move with your time, or you’ll be left behind » répète-t-il inlassablement. Peu à peu, Robert change de style vestimentaire, passe de la lose à la (pseudo) win, largue sa copine pour deux nanas recommandées sur un site de rencontres… Annie, impuissante, voit peu à peu le changement atteindre sa grand-mère. Comment résister à ce tourbillon, cet engrenage ? Comment se démarquer quand toute rébellion est récupérée par le système pour en faire de la hype ?

On voit très vite où Golem veut en venir. On pense bien sûr immédiatement à nos smartphones, tablettes, Google, et tout ce qui fait notre quotidien sur le plan technologique. Ça pourrait être grossièrement caricatural. Au contraire, c’est drôle, loufoque, ludique, poétique et mélancolique, léger tout en étant profond. Grâce à la virtuosité de la mise en scène qui convie moultes références et inspirations (on pense à Robert Wilson, Terry Gilliam, au studio Aardman et même Kentarō Kobayashi, tiens – j’ai même pensé au Cirque des Mirages dès l’intro au piano !), son côté bédéesque (les animations de Paul Barritt sont formidables) relevé d’un humour anglais juste ce qu’il faut d’absurde, son rythme soutenu, ces cinq comédiens / musiciens épatants, le propos passe parfaitement.

Et prend même une dimension kafkaïenne lors de la mise en abyme finale.

Comment, en effet, ne pas rire avec un peu d’embarras et beaucoup de schizophrénie devant ce public (dont je fais partie) bobo CSP+, applaudissant à tout rompre l’image risible que lui renvoie ce finaud Golem avant de sortir rallumer avidement son iPhone ?


 
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Céline

Co-fondatrice du blog, webmaster.

1 commentaire sur “« Golem », de 1927 : achevé et maîtrisé

  • J’ai beaucoup aimé la pièce ! merci de ce bon plan… très original et bien mené ! Assez péssimiste sur notre monde, un peu trop à mon goût mais j’avoue avoir rit jaune plusieurs fois en pensant à mon degré de golemisation !

    élisa

Et vous, qu'en avez-vous pensé ?