« Professor Bernhardi » ou la comédie (noire) humaine

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Soirée impressionnante vendredi au théâtre des Gémeaux, à Sceaux, avec la représentation parfaite de Professor Bernhardi. Une pièce peu jouée d’Arthur Schnitzler, car nécessitant de nombreux comédiens, mise en scène par Thomas Ostermeier avec la fabuleuse troupe berlinoise de la Schaubühne (que j’ai découverte en début de saison avec l’adaptation exceptionnelle de la Pitié dangereuse par Simon McBurney). Une pièce publiée en 1912 et malheureusement toujours d’actualité, sur l’antisémitisme rampant et, plus généralement, l’instrumentalisation idéologique et politique, les mensonges et lâchetés, la difficulté à « toujours faire juste » dans un monde de rivalités et d’ambitions personnelles et collectives, une forme de danger larvé au sein de nos démocraties… Un poil didactique mais redoutablement intelligente. À méditer.

Professor Dr. Flint (Hans-Jochen Wagner) et Dr. Bernhardi (Jörg Hartmann) © 2016 Arno Declair
Professor Dr. Flint (Hans-Jochen Wagner) et Dr. Bernhardi (Jörg Hartmann) © 2016 Arno Declair

Au départ, il s’en est fallu de peu que je décroche au bout de quelques minutes : un décor hyper blanc et très lumineux, pour ne pas dire aveuglant, même de l’avant-dernier rang où j’étais placée (et d’où l’on voit très bien). Une femme qui inscrit sur le mur des indications scéniques : « Elisabethinum, clinique privée », « Direction Pr. Bernhardi », « Une entrée sobrement décorée », etc. Même si le procédé a quelque chose de poétique et graphique (que j’ai fini par apprécier au fil des actes), son aspect très conceptuel, couplé au minimalisme glacial du décor, peut d’abord agacer. Les premières conversations, très administratives et médicales, ont eu du mal à accrocher mon attention. Tout est en allemand, surtitré certes, mais parfois avec du retard ou des coupes, ce qui est dérangeant quand on a fait assez d’Allemand pour s’en apercevoir, mais pas assez bien pour comprendre ce qui se dit entre les traductions. Les premières dix minutes m’ont donc paru assez longues (je n’ai d’ailleurs compris qu’en cours de route à quels noms correspondaient certains personnages). Jusqu’à l’arrivée du prêtre.

L’intrigue ? Nous sommes en 1900. Le professeur Bernhardi, médecin juif, est directeur de la clinique privée Elisabethinum. Alors que l’une de ses jeunes patientes est en train de mourir d’une septicémie due à un avortement clandestin, il refuse l’entrée de sa chambre à un prêtre, appelé par une infirmière pour l’extrême-onction. Deux positions d’affrontent : le religieux, qui pense qu’elle doit partir libérée délivrée par la confession. L’homme de science, qui veut la laisser mourir en paix, dans l’illusion du bonheur (elle délire et pense que son amant va venir la chercher). Durant leur conversation, la jeune femme est mise au courant de la présence du prêtre – et donc, de son état – et, terrifiée, décède. L’incident déclenche un scandale, à point nommé pour les rivaux de Bernhardi en interne. Il révèle, au-delà de la défiance latente envers les Juifs (la pièce aurait été inspirée à Schnitzler par la vie de son propre père), les pensées profondes des uns et des autres, souvent laides : jalousies, hypocrisies, mensonges, manigances, bassesses, mauvaise foi individuelle, politique et religieuse. Peu soutenu (même si soutenu par quelques fidèles), Bernhardi est contraint de démissionner et envoyé en prison durant deux mois. D’abord symbole du Juif anti-chrétien honni par les populistes d’extrême droite, puis pauvre victime d’une erreur judiciaire acclamée par l’extrême gauche, il refuse obstinément, entre les diverses récupérations politiques, de devenir un nouveau Dreyfus.

Bien sûr, tout cela est très noir – contrairement au décor -, et, comme on le comprend, assez ironique. Schnitzler qualifia d’ailleurs avec ambiguïté cette pièce de comédie. Bernhardi est entraîné malgré lui dans un enchaînement d’événements kafkaïens qu’il ne peut maîtriser. Toujours droit dans ses bottes, persuadé d’avoir fait ce qui était « juste », « honnête homme » jusqu’à la dernière scène, il n’est cependant pas présenté comme un héros, même si, heureusement, la Vérité, tordue en tous sens par tout le monde, finit par lui rendre justice.

Professor Bernhardi © 2016 Arno Declair
© Arno Declair

La mise en scène, justement clinique, d’Ostermeier sert parfaitement l’absurdité du texte et des situations, synthétisée dans le personnage de Flint (excellent Hans-Jochen Wagner qui retombe, littéralement, toujours sur ses pieds), ministre cynique et versatile, capable de planter un couteau dans le dos d’un ami puis de lui expliquer en quoi il devait le faire. À la fois moderne (aucune allusion à l’époque), ultra réaliste (on se croirait réellement à l’hôpital) et dépouillée (quelques accessoires déplacés à vue, un peu de vidéo entre chaque acte) – au scalpel, pourrait-on dire -, elle met en valeur le talent des interprètes, au premier rang desquels Jörg Hartmann, dans le rôle titre. Quasiment de toutes les scènes durant 2h40, il incarne avec un naturel impressionnant ce personnage, vraie victime mais non martyr, qui ne plie ni ne rompt. Autour de lui, les autres personnages peuvent se permettre d’être un peu plus ubuesques, soulignant l’aspect cauchemardesque d’un engrenage dont on se presse de rire de peur d’être obligé d’en pleurer.

C’est un théâtre de parole, de langage, fait de nombreux discours, présentant différents points de vue et argumentaires. Mais qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Même si l’on est révolté par ce qui arrive à Bernhardi, on ne peut s’empêcher de parfois s’interroger : a-t-il raison de s’entêter à ce point et refuser quelques compromis qui pourraient sauver sa carrière alors qu’il s’agit d’un malentendu ? Qu’aurait-on fait à sa place ? Flint est-il la dernière des ordures ou croit-il parfois à ses idéaux ? L’ironie constante de la pièce nous met évidemment sur des pistes, mais la fin évite intelligemment toute morale trop manichéenne. La mésaventure du Professor Bernhardi se clôt, de façon douce amère, sur un mot qui pourrait presque définir notre condition humaine. Cette fable, politique et philosophique, est du théâtre intelligent, plus qu’immédiatement séduisant, une pièce brillante, quoique un peu aride, sur la fragilité de la démocratie face aux manipulations, sur l’indépendance et la dignité. Elle nécessite toutefois de ne pas être trop fatigué.e pour l’apprécier à sa juste valeur.

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Céline

Co-fondatrice du blog, webmaster.

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