Madame Butterfly Opéra en Plein Air 2021 Sceaux © Céline Allais

“Madame Butterfly” : l’Opéra en Plein Air 2021 à voir absolument aux Invalides

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Il y a douze ans, j’admirais sur la scène de l’Opéra Bastille Madame Butterfly, ce chef-d’œuvre de Puccini dans la fameuse mise en scène de Robert Wilson, après l’avoir découvert quelques années plus tôt dans la version cinématographique de Frédéric Mitterrand. À l’époque, bien qu’émue par le livret, j’écrivais dans mes notes de spectacles : “légère déception sur le plan musical et vocal. J’aimerais beaucoup le réécouter avec une autre distribution.” Cette année, mon souhait s’est enfin réalisé, puisque j’ai eu la chance et le bonheur de travailler pour cette production d’Opéra en Plein Air 2021 et que – je l’assure en toute sincérité et impartialité -, cette version mérite amplement le déplacement !

Un monument dans des monuments : dans de superbes lieux patrimoniaux (cet été, aux châteaux de Sceaux, Champs-sur-Marne, Saint-Germain-en-Laye, Vincennes et, du 1er au 4 septembre, aux Invalides), Opéra en Plein Air propose une version sobre et séduisante de Madame Butterfly, l’un des opéras les plus joués et aimés au monde. Depuis vingt ans, ce festival lyrique entend partir à la rencontre du grand public, pour proposer des classiques du répertoire dans des cadres enchanteurs qui nous sortent agréablement (quand la météo est clémente) des salles de spectacle. C’est donc au soleil couchant, à la nuit tombante, au son du vent et des oiseaux et dans un environnement majestueux, que se déroule, sous nos yeux embués, le destin inexorablement tragique de Cio-Cio-San (Papillon en japonais), jeune geisha séduite par un officier américain de passage.

Bien sûr, l’histoire en elle-même, dont je vous épargnerai le résumé, suffirait à faire craquer un régiment de cœurs de pierre. Mais elle est ici particulièrement bien servie par une mise en scène à la fois simple et respectueuse de l’histoire et surtout, des voix taillées pour la partition.

Olivier Desbordes, qui reprend ici une mise en scène créée il y a dix ans après la catastrophe de Fukushima, fait évoluer les personnages dans un décor unique : une petite maison (et ses abords) qui se délitera au fil de la progression de l’histoire. À la fois hommage à une civilisation fragilisée et symbole d’un monde intérieur qui s’écroule, la vision du metteur en scène est également une critique discrète de l’impérialisme américain, notable dans les touches made in USA disséminées ici et là, sans surenchère : drapeau dans lequel s’enroule Butterfly, bouteille de Coca ouverte par l’enfant à la fin de la pièce… Le décor, assez simple, évoque le Japon sans le caricaturer, en évitant un japonisme kitsch. Les costumes – bien que chatoyants – et le maquillage – très blanc – m’ont paru un peu en deçà, mais tout est question de goût.

Au-delà de cette mise en scène plaisante car non complaisante, l’opéra de Puccini est ici servi par quatre interprètes assez remarquables. De Butterfly à Pinkerton, en passant par Suzuki et Sharpless, les quatre protagonistes principaux sont de très bonne, voire excellente “facture”. 

Irina de Baghy est une fidèle Suzuki qu’on aimerait tous avoir pour amie. Elle donne une profondeur touchante à ce personnage bienveillant (qui chante trop peu !), avec sa voix chaude et enveloppante. Le baryton Kristian Paul, qui incarne le consul Sharpless, semble tellement réellement ému qu’on croirait entendre sa belle voix grave frémir à certains instants. Le ténor ukrainien Denys Pivnitskyi incarne avec ce qu’il faut de suffisance le lieutenant Pinkerton. Sa voix puissante (presque un peu trop dans les aigus un poil poussés) symbolise bien l’Amérique conquérante qui ravage tout sur son passage. Quant à Cio-Cio-San (Butterfly), elle prend vie sous les traits de Serenad Burcu Uyar, jeune soprano franco-turque habituée des productions d’Opéra Éclaté (voir interview plus bas) qui offre chaque soir une prestation renversante. Son interprétation de l’air le plus connu de Madama Butterfly – et l’un des plus connus tous opéras confondus -, “Un bel dì, vedremo”, n’a quasiment rien à envier à La Callas ou Renata Tebaldi (ma préférée, je crois, dans le rôle). Serenad Burcu Uyar monte dans les aigus avec une aisance impressionnante et provoque littéralement les frissons et les larmes sur “L’aspettooooo” ! Et tant pis si le morceau aurait mérité une lenteur un peu plus tragique pour qu’on en profite encore plus. La sonorisation (très bien faite, même si les puristes y trouveront sans doute à redire) n’entame en rien le sublime de l’instant et, sans aucun doute, les standing ovations de chaque soirée ont-elles été en partie destinées à ce “climax” vocal et émotionnel forcément très attendu.

Mes seuls regrets, histoire de chipoter un peu : que le chœur à bouche fermé manque un peu d’ampleur et que l’orchestre soit caché sous le décor.

En conclusion, je ne saurais trop vous recommander de courir aux Invalides ce soir et jusqu’à samedi soir pour les quatre dernières représentations de cet incontournable du répertoire. Une soirée de haute tenue, sous les étoiles, avec un final dans des lumières qui ne devraient laisser personne indifférent. Et s’il pleut, dites-vous que c’est le ciel qui pleure lui aussi devant tant de beauté !

Entretien avec Olivier Desbordes, metteur en scène, et Serenad Burcu Uyar, soprano (Madame Butterfly)

MarCel : bonjour Olivier et Serenad, pourriez-vous tout d’abord vous présenter en quelques mots ?

Olivier Desbordes : je suis metteur en scène d’opéra. J’ai un parcours un petit peu atypique : j’ai travaillé dans des music halls, au Palace, une boîte de nuit absolument incroyable dans les années 80, j’ai fait beaucoup d’événementiel, j’ai travaillé avec la mode, le prêt-à-porter, les concerts… J’ai été un oiseau de nuit pendant quelques années et puis je me suis mis au vert. J’ai créé, il y a quarante ans, en pleine campagne, en milieu rural, à Saint-Céré, un festival d’opéra, auquel j’ai adjoint une compagnie : l’Opéra Éclaté. C’est de l’opéra issu d’un désert musical, en quelque sorte. J’ai toujours adoré faire ça. Il y a d’ailleurs un lien avec Opéra en Plein Air : rencontrer des gens qui ne sont pas typiquement de l’opéra. Ce parcours m’a permis de trouver artistiquement des manières d’être un tout petit peu – comment dire ? – impertinent avec l’opéra. Je ne suis pas issu de ce milieu, je le regarde de l’extérieur et je me demande comment apporter cet art tout de même difficile à tous les publics. Je ne fais pas des mises en scène pour me faire plaisir, mais pour transmettre. Je suis un lien entre le public et l’œuvre. Ma deuxième vocation, c’est de m’occuper de jeunes chanteurs : trouver des talents, les accompagner dans une partie de leur carrière, créer des aventures avec eux… comme Serenad !

Serenad Burcu Uyar : je suis Soprano Lyrique “Colorature” (NDLR : voix virtuose apte à vocaliser dans les aigus). Même si ma voix va vers des rôles de plus en plus larges, je garde mes possibilités de suraigus et de colorature. Je vais d’ailleurs aborder le rôle de Konstanze dans L’Enlèvement au Sérail de Mozart cette saison. 

MarCel : qu’est-ce qui vous a amené, chacun, à l’opéra ?

Olivier Desbordes : j’ai fait la fac de théâtre, j’ai pris des cours d’art dramatique au Cours Simon, de toute façon, je voulais faire du spectacle quoi qu’il arrive. À la fac, je travaillais sur le langage, les limites du langage, c’était après 68. Quand j’ai rencontré par hasard l’opéra, je me suis dit : “c’est formidable parce que tout ce que je travaille sur le langage parlé, la musique donne une dimension qu’on avait oubliée, dans laquelle l’imaginaire de chacun peut fonctionner. La langue n’est pas seulement un vecteur professoral, mais peut créer du rêve. C’est une langue au-dessus de la langue.”

Serenad Burcu Uyar : pour ma part, j’ai commencé à prendre des cours de chant en Turquie, lorsque mon professeur de musique à l’école a remarqué que j’avais une voix intéressante. Mais le véritable déclic s’est produit lorsque j’ai assisté à une représentation de La Traviata… que j’ai eu plus tard le bonheur d’interpréter ! Tous les personnages que j’ai joués dans ma carrière ont été très importants, de la Reine de la Nuit à Madame Butterfly en passant par Lucia ou La Traviata.

MarCel : comment êtes-vous arrivés sur le projet d’Opéra en Plein Air ?

Olivier Desbordes : j’ai rencontré il y a trois ans Gilbert Désveaux, le directeur actuel, qui cherchait une production. J’ai dit : “ok, j’en ai une”. En cinq minutes, c’était fait ! Mais je connaissais l’existence d’Opéra en Plein Air depuis longtemps, car son créateur m’avait déjà contacté. Avec Opéra Éclaté, je faisais plutôt des productions pour des théâtres ou “petits” lieux et Opéra en Plein Air, c’est quand même une dimension différente, notamment en termes de jauges. Ça me faisait un peu peur ! Et puis finalement, quand on se rencontre, les barrières de l’angoisse, de la méfiance, tombent. Avec Gilbert, ça a été tout de suite efficace… et amical.

Serenad Burcu Uyar : grâce à Olivier, qui avait eu l’occasion de faire cette mise en scène et qui m’a proposée pour le rôle ! C’était un projet de longue date entre nous, nous voulions faire Madama Butterfly ensemble et c’est Opéra en Plein Air qui nous en a donné l’occasion !

MarCel : cette mise en scène a donc été créée il y a une dizaine d’années. À l’époque, elle s’ancrait dans l’actualité post-Fukushima. En quoi vous paraît-elle aujourd’hui encore pertinente ?

Olivier Desbordes : j’ai créé ce Butterfly juste l’année après Fukushima. J’avais été frappé par les photos dans les journaux de cette espèce de champ de ruines dans lequel surgissaient encore quelques maisons… en train de s’écrouler. Quand j’ai commencé à travailler avec ma décoratrice, Ruth Gross, on s’est dit : “mais c’est exactement l’allégorie de la pièce”. Une maison qui tient encore debout, dans un monde en passe de s’effondrer. L’univers de Butterfly qui se désagrège au fur et à mesure de ses rencontres avec l’Américain. Dix ans après Fukushima, ça reste une allégorie du monde, avec ce qui se passe par exemple au niveau climatique. Sur l’impermanence, la fragilité du monde. Ça donne comme ça l’impression d’être un peu pessimiste mais en fait… heu, oui, ça l’est un peu (rires). Mais j’adore cette œuvre. L’héroïne est inouïe… L’Américain qui symbolise cette incapacité à se comprendre entre cultures, leur relation très intéressante…

MarCel : est-ce qu’il y a un moment qui vous émeut particulièrement dans cet opéra ?

Olivier Desbordes : c’est moins un passage que l’évolution du personnage. Ce que j’aime beaucoup aussi, dans la deuxième partie de l’œuvre, c’est les moments où il ne se passe plus rien, où l’on est dans l’attente. Il y a un côté Marguerite Duras, comme dans L’Amant. J’ai essayé de respecter ça dans ma mise en scène : on attend, et on laisse les choses s’installer. Être avec la musique pour se laisser entraîner, rêver.

Serenad Burcu Uyar : tout l’opéra me touche beaucoup. Chaque instant est très intense, la musique est tellement belle et l’histoire si terrible. Mais il est vrai que lorsque Butterfly comprend qu’ils veulent lui prendre son enfant, il est très difficile de retenir les larmes, c’est d’ailleurs une réelle difficulté pour chanter !

Olivier Desbordes : Serenad est extraordinaire dans le personnage qu’elle trace au fur et à mesure. Et j’adore le duo qu’elle forme avec Suzuki, ce reflet un peu tragique qui est là, discrète, dans les murs, qui voit les choses qui arrivent. Irina de Baghy (mezzo-soprano) le fait très bien. Humainement, c’est magnifique. Et humainement, c’est un très beau travail d’équipe, j’adore tous les chanteurs.

« Si on veut aller vers les gens, il faut s’adapter ! Sinon, on n’y va pas ! »

Olivier Desbordes

MarCel : vous avez déjà travaillé plusieurs fois ensemble, notamment pour La Traviata. Comment fonctionnez-vous ?

Serenad Burcu Uyar : nous nous connaissons très bien et depuis longtemps avec Olivier. Il sait parfaitement comment diriger les choses avec moi et je lui fais totalement confiance. Il n’y a pas une façon particulière de travailler ensemble, nous nous connaissons, nous parlons et les choses avancent naturellement, il me laisse assez libre, il m’explique son idée, je propose des choses. J’aime beaucoup travailler avec lui, j’espère que nous aurons encore de nombreuses occasions de faire de beaux projets.

Olivier Desbordes : je travaille avec Serenad depuis plus de dix ans et je crois que j’ai un peu participé au fait qu’elle est maintenant une bête de scène ! Vous savez, l’essentiel de mon travail de metteur en scène en opéra, c’est avant tout un travail de direction d’acteurs : aller chercher en eux le maximum de ce qu’ils savent et peuvent faire pour s’exprimer de manière magnifique sur scène. Après, le décor, l’ensemble, etc. c’est bien, mais quand je les vois se regarder, qu’il se passe quelque chose, que tout d’un coup ça se nourrit… c’est ce que je préfère. Et ce que je considère comme une vraie mise en scène, c’est quand les acteurs et chanteurs ne sont plus obéissants à moi, mais au personnage qu’on a construit ensemble, dans le cadre, cadre dans lequel ils développent leur liberté. J’adore qu’ils m’échappent !

MarCel : vous ne vous occupez pas du tout de la musique ?

Olivier Desbordes : je travaille en étroite collaboration avec le chef d’orchestre, Dominique Trottein. Je ne sais pas lire la musique, mais j’entends la musique. J’ai quarante-cinq ans d’expérience, je sais par exemple donner des indications musicales et demander au chef d’orchestre s’il est d’accord. Je ne fais pas un travail où je respecte absolument l’œuvre. Ce que je respecte, c’est ce qu’elle veut dire. Et donc une mise en scène A ou une mise en scène B, à mon avis, ça ne fait pas tout à fait la même musique… Avec Dominique Trottein, ce qu’on a fait, c’est cette œuvre-là, à ce moment-là, avec cette mise en scène-là et ces chanteurs-là. Et j’aime travailler dans la matière musicale de cette façon.

MarCel : le rôle de Cio-Cio-San est difficile car le personnage est quasiment toujours sur scène. Comment vous êtes-vous préparée, Serenad ?

Serenad Burcu Uyar : oui, c’est un rôle très long et difficile. Pour ma part, j’aime être sur scène donc ça me plaît, mais c’est d’une grande exigence technique. Il faut être en grande forme physique et vocale, particulièrement avec ce concept d’Opéra en Plein Air où nous avons toujours enchaîné deux jours de représentations et surtout ici, aux Invalides, car il va falloir enchaîner quatre jours de représentation, du 1er au 4 septembre ! C’est dur, mais avec un rôle tel que celui-ci et avec la musique de Giacomo Puccini, c’est un immense plaisir. J’avais déjà chanté Madame Butterfly en février 2020, mais je n’ai pu le faire qu’une seule fois sur scène car après la première, les autres représentations ont été annulées à cause de la pandémie. Mais j’avais bien préparé le rôle en allant travailler en Italie, comme je le fais toujours pour les œuvres de compositeurs italiens, avec des pianistes chefs de chant à Turin et à Florence.

Olivier Desbordes : l’opéra, c’est quelque chose de très physique. C’est des sportifs les chanteurs !

MarCel : on se doute que c’est tout une aventure logistique, mais quels sont les défis et contraintes d’un opéra en plein air pour vous, en tant que metteur en scène ? 

Olivier Desbordes : Opéra en Plein Air est très bien rodé au niveau technique. L’avantage, c’est que notre espace scénique est toujours le même, quel que soit l’endroit. Donc finalement, une fois qu’on est sur scène, on est chez nous. Après, derrière, ce qui est magnifique, c’est que des fois on a du ciel, des fois on a des arbres, des fois on a un château, et ça crée des émotions différentes. Honnêtement, il n’y a pas de difficulté particulière, et puis j’ai l’habitude avec ma propre compagnie. Si on veut aller vers les gens, il faut s’adapter ! Sinon, on n’y va pas !

Serenad Burcu Uyar : avoir l’occasion de chanter dans tous ces lieux historiques et magnifiques est un grand plaisir et une grande chance, moi j’adore ce concept !

MarCel : pourquoi faut-il venir voir Madame Butterfly à Opéra en Plein Air ?

Serenad Burcu Uyar : je dirais qu’il faut venir pour cet opéra magnifique, pour la musique de Puccini, pour le cadre de la Cour des Invalides ! Le temps sera avec nous, pour toutes ces raisons, il faut venir !

Olivier Desbordes : je crois que le public sent qu’on est sincères, qu’on n’est pas là pour faire du tape-à-l’œil et que l’émotion qu’il ressent est une émotion vraie. Pas uniquement par l’histoire, qui est évidemment émouvante, mais parce que la manière dont on la donne crée un lien particulier. Et c’est d’ailleurs là, j’en suis sûr, que se joue l’avenir du spectacle vivant et de l’opéra : être en lien.

Pour en savoir plus

Photos prises lors des répétitions et des premières représentations au Domaine départemental de Sceaux en mai et juin 2021 dans le cadre d’une mission pour Opéra en Plein Air qui n’altère en rien mon jugement. 🙂

Et vous, qu'en avez-vous pensé ?