« Cyrano » mis en scène par Lazare Herson-Macarel : quel panache !

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Hier soir, c’était la première de Cyrano, une version de la célèbre – pour ne pas dire culte – pièce d’Edmond Rostand mise en scène par le jeune Lazare Herson-Macarel, au Théâtre de Suresnes Jean Vilar. Une adaptation fidèle au texte (néanmoins raccourci, il me semble), et en même temps très libre, très vivante, pleine de souffle. D’un panache digne de ce héros sublime. Le public a été transporté du début à la fin, sans temps mort ! Une réussite collective à voir jusqu’au 14 novembre à Suresnes puis en tournée. 

La compagnie de la jeunesse aimable - Cyrano © Baptiste Lobjoy
La compagnie de la jeunesse aimable – Cyrano © Baptiste Lobjoy

Faut-il que j’aime Cyrano pour aller jusqu’à Suresnes le voir jouer* ! Pourtant, j’en ai raté, des versions théâtrales, hormis celle de Denis Podalydès à la Comédie-Française, il y a plus de dix ans. Il faut dire que Cyrano de Bergerac est entré très tôt dans ma vie : en 1989 ; j’avais dix ans. Dans Je Bouquine, le début de la pièce était présenté sous forme de bande dessinée, suivie d’un dossier sur l’histoire et l’auteur. Le dessin de Didier Convard, allié aux alexandrins d’Edmond Rostand, me séduisit tant que je demandai à ma mère de m’acheter le livre. Le film de Jean-Paul Rappeneau sortit la même année et, malgré des coupes un peu scandaleuses – notamment dans la tirade des « non, merci ! » (une hérésie, quand on y pense), voire des réécritures (de quel droit ?) -, la prestation de Depardieu était tellement bouleversante que, durant des années, je ne pus envisager un autre Cyrano que lui, ce colosse de sensibilité, ce monstre de douceur, cet ogre noble et pudique… Tant pis pour Weber, Torreton et compagnie. Tant pis pour moi, peut-être, aussi. Au Français, Michel Vuillermoz ne devait pas tout-à-fait me convaincre, malgré une mise en scène fastueuse : un peu trop tonitruant et gesticulant à mon goût.

Hier soir, poussée par la curiosité mais sans rien en attendre de spécial, je suis allée découvrir cette version par la Compagnie de la Jeunesse aimable qui m’était inconnue. Simplement parce que le titre, réduit au simple prénom du héros de la pièce, m’avait séduite. Cyrano… Comme si le héros de mon enfance, un ami de toujours mais un peu perdu de vue, se rappelait soudain à moi, débarrassé de son statut de « classique-de-la-littérature » / « répertoire ». Derrière ce parti pris simple (avec un petit je-ne-sais-quoi de hâbleur), je sentais une promesse d’un vent de nouveauté. Et surtout, beaucoup de tendresse.

Une fameuse intuition !

La compagnie de la jeunesse aimable - Cyrano © Baptiste Lobjoy
Roxane (Morgane Nairaud) et Cyrano (Eddie Chignara) © Baptiste Lobjoy

Durant 2h30, j’ai pris un plaisir immense à entrer dans l’univers créé par Lazare Herson-Macarel et interprété par des comédiens formidables, au premier rang desquels, Eddie Chignara, dans le rôle titre, qui n’a rien à envier à Depardieu.

« J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout ! »

Tout, dans les moindres détails, m’a plu, particulièrement cette volonté de ne pas en rajouter dans la joliesse, de ne pas surligner inutilement « l’héroïsme » de la pièce elle-même (2 600 vers, plus de 40 personnages, 5 actes aux décors très divers, dont un de bataille !), son romantisme ou sa mélancolie.

Il en faut, de la créativité, pour sans cesse réinventer ce mythe ! Assurément, Lazare Herson-Macarel n’en manque pas. La mise en scène et la scénographie sont vives, originales et audacieuses. Les costumes et attitudes mêlent les époques sans que cela paraisse trop gratuit. Le décor, hommage aux tréteaux, est constitué de quelques ingénieuses structures en bois et métal modulables, déplacées à vue par les comédiens, et qui s’agencent différemment au gré des scènes. Malgré leur dépouillement, et grâce aux jeux de lumière et l’idée de faire dire les didascalies locatives en introduction de certains actes, elles évoquent parfaitement la salle de l’Hôtel de Bourgogne, la rôtisserie de Ragueneau, le balcon de Roxane, le siège d’Arras et le couvent du dernier acte.

L’une des idées brillantes, c’est d’avoir fait composer et jouer en direct une musique sur mesure, entre bande originale et bande-son. Reflet de tous les contrastes de la pièce, du personnage principal et des choix scéniques. Parmi les onze comédiens, tous plus talentueux (et jeunes et beaux) les uns que les autres, deux musiciens mêlent leurs instruments a priori antinomiques : la viole de gambe et la batterie**. Entre baroque et rock, la première soulignant les moments intimistes, la seconde soutenant les passages en tension.

Dans ce Cyrano, le rythme est essentiel. En solo comme dans les scènes de groupes, les comédiens donnent vie et chair aux alexandrins avec un naturel confondant. La cadence régulière, parfois lancinante, de douze syllabes est bousculée, sans qu’on perde pour autant la beauté des vers ou des rimes. D’autres fois, la régularité est au contraire très marquées, comme la présentation des Cadets de Gascogne, dans une version haka qui a fière allure. Même si on n’entend ni ne comprend plus vraiment le texte. Peu importe, ce qui compte, c’est l’énergie qui parcourt Cyrano et la pièce. Les corps sont sans cesse en mouvement : combats, cascades, chorégraphies (magnifique scène, lorsque Christian comprend que Cyrano aime Roxane), parfois éparpillés au sein du public (épisode Montfleury).

Roxane et Christian (Joseph Fourez) et le régiment des Gascons © Baptiste Lobjoy
Roxane et Christian (Joseph Fourez) et le régiment des Gascons © Baptiste Lobjoy

Lazare Herson-Macarel dose avec justesse les différents registres de la pièce : sa dimension épique, son côté comique (le fiasco de Christian resté seul avec Roxane, traité résolument sur le ton de l’humour), puis dramatique. Le dernier acte est sobrement poétique, avec ces figures grises, vieillies, comme encore sales de la guerre, ces feuilles (au sens propre !) mortes qui tombent sur Cyrano, cette lumière qui s’obscurcit tandis qu’il récite la lettre d’amour qu’il a écrite quinze ans auparavant… J’ai pleuré, bien sûr.

« J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins une amie.
Grâce à vous, une robe a passé dans ma vie. »

J’aurais encore beaucoup de choses à dire sur cette pièce fougueuse, d’une vitalité réjouissante (la troupe est jeune !), mais je ne voudrais pas déflorer les surprises qu’elle offre. Sachez juste que tous les comédiens sont excellents : Cyrano, bien sûr, est au centre de tout, mais chacun réussit à rendre son personnage attachant, de Roxane à Christian, en passant par Le Bret, Ragueneau, de Guiche et même la comédienne qui décrit les lieux. Tous les morceaux de bravoure attendus sont dignement exécutés (une petite réserve sur le voyage sur la lune, incompréhensible en raison de l’accent pris par Eddie Chignara et quelques vers mâchonnés ici et là dans la tirade du nez). Au-delà d’une simple pièce proprement exécutée, c’est une très belle déclaration d’amour au théâtre, à la théâtralité, à la magie de l’imagination et la force du collectif.

Le public ne s’y est pas trompé, qui a applaudi l’équipe de longues minutes. Rostand a du génie et Lazare ex aequo.

"Cyrano" par la Compagnie de la Jeunesse aimable, 2017 © Céline pour LMEN

*Une navette gratuite permet de s’y rendre de Paris, 45 minutes avant la représentation

** J’avais déjà applaudi Pierre-Louis Jozan acteur ici

Tournée :

Pour en savoir plus :

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Céline

Co-fondatrice du blog, webmaster.

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