4 février 2023

Avec Thomas Jolly, « Starmania » n’a rien perdu de son (sombre) éclat

Quelle émotion de découvrir enfin sur scène et en live l’opéra rock mythique de Michel Berger et Luc Plamandon ! L’attente en valait la peine. Cette version spectaculairement mise en scène par Thomas Jolly fait honneur à la tragédie dystopique (et intemporelle) imaginée par Luc Plamandon, dans laquelle quelques destinées se croisent, s’aiment et se déchirent, sur fond de montée d’un régime fasciste quasi-mondial. En dépit de quelques faiblesses ici et là, notamment musicales, ce Starmania globalement grandiose emporte le public par sa beauté désespérée, jusqu’à un final sobrement poignant, presque plus nihiliste que l’original.

Inutile de connaître ou d’aimer les précédentes versions – il vaudrait peut-être même mieux s’en détacher ! – pour apprécier cette vision 2022 ambitieuse, tout public et à la distribution sympathiquement juvénile. Il suffit de voir l’enthousiasme des enfants de 9 à 12 ans qui nous accompagnaient ce soir-là : l’histoire et la musique de Starmania ont assez de force pour perdurer quels que soient les époques et les interprètes. Personnellement, j’ai grandi avec le live « intégrale remixée » de 1989 parce qu’une amie plus âgée m’avait prêté la VHS du spectacle (visible ici en intégralité !) dont j’étais tombée amoureuse. C’est même le premier (double) CD que j’ai acheté avec mon argent de poche patiemment économisé. Bien plus tard, j’ai découvert la version originale de 1979 et réalisé que, entre les deux, le nombre et l’ordre des chansons, leur attribution aux personnages ainsi que la trame générale, avaient connu des variations.

C’est une nouvelle fois le cas : le livret, repris par Luc Plamandon, Raphaël Hamburger, le fils de Michel Berger et France Gall, et Bruck Dawit, le dernier compagnon de la chanteuse, a été retravaillé pour gagner en efficacité. L’histoire reste globalement inchangée : dans une mégalopole futuriste et déshumanisée, Monopolis, huit personnages accomplissent leur destin sur fond d’élection présidentielle. Zéro Janvier, ancien militaire, homme d’affaires milliardaire, au discours sécuritaire (qui aurait « voulu être un artiste »… comme Hitler !), affronte dans l’accession à la présidence de l’Occident le Grand Gourou écolo, tandis qu’un groupe terroriste, les Étoiles Noires, emmené par Sadia et Johnny Rockfort, fait régner la violence. Zéro Janvier compte sur Stella Spotlight, une ancienne gloire du cinéma, pour l’épauler médiatiquement jusqu’à la victoire. De son côté, Cristal, « le sourire de Télé Capitale », anime une émission préfigurant la télé réalité d’aujourd’hui : Starmania. Alors que Ziggy, jeune disquaire homosexuel et amour impossible de Marie-Jeanne, la « serveuse automate » de l’Underground Café, témoin et narratrice, rêve d’y passer, c’est Johnny qui est choisi grâce à Sadia. Malgré leurs différences, Cristal et Johnny tombent amoureux, la jeune femme épousant la cause des Étoiles Noires et plongeant Sadia dans une jalousie funeste.

Après un furtif hommage à Michel Berger (silhouette du pianiste sur l’intro ?), « Monopolis » ouvre le bal avec délicatesse et nostalgie et fait de la capitale occidentale presque un protagoniste à part entière, magnifié par un décor modulable impressionnant évoquant Metropolis. Le nouvel ordre des chansons clarifie l’intrigue foisonnante : certaines peu essentielles ont disparu (« La serveuse et les clients », « Jingle de Stella », « Sex-shops, cinémas, pornos », « Les parents de Cristal », « Le tango de l’amour et de la mort »…), l’Évangéliste / Roger-Roger, le présentateur de Télé Capitale, devient une voix off anxiogène qui donne les « nouvelles nationales et internationales », avec la projection d’images déformées inquiétantes. La présence du Grand Gourou New Age reste peu marquante voire confuse, même si elle offre une scène d’orgie plutôt réussie. Enfin, comme dans la version de 89, « Un enfant de la pollution » est attribuée à Ziggy et non Johnny Rockfort, ce qui permet à ce personnage secondaire d’un peu mieux exister… dans sa frivolité.

Le déroulé des actions est respecté, mais les personnages paraissent plus aseptisés, moins vibrants que dans la version de 1989. Johnny est-il vraiment désenchanté au point de « tout casser » parce qu’il n’a « pas d’passé, pas d’avenir ? » Voit-on que Cristal s’engage corps et âme et que son cri (politique) contre le programme xénophobe de Zéro Janvier est un cri d’amour (« Au secours, j’ai besoin d’amour ») ? Comprend-on que le désir de gloire de tous ces personnages est vain et même dangereux (Stella, Ziggy…) ? Je ne suis pas sûre…

Peut-être parce que la mise en scène de Thomas Jolly fait la part belle à la scénographie (décors et lumières de folie), presque plus qu’aux personnages, qui bougent étrangement assez peu ? (Ils sautent beaucoup sur la voiture en revanche). Les chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui se font étonnamment discrètes : l’une des plus belles trouvailles se trouve dans « La chanson de Ziggy ». Pour le reste, j’attendais peut-être un peu plus, notamment sur « Quand on arrive en ville », assez statique et coupé dans son rythme et son élan par les accès de violence à la Orange Mécanique. Les tableaux sont néanmoins magnifiques et en jettent plein les yeux, ce qui fait qu’à l’entracte, après la course dans les coulisses en vidéo que j’ai bien aimée (bien qu’elle soit un peu longuette) et l’apothéose sur « Besoin d’amour », je n’ai pu retenir mes larmes, qui ont coulé sans que je puisse les retenir ! Bonheur et émotion, plaisir et gratitude !

Après la présentation des personnages, la deuxième partie voit enfin l’arrivée de Stella Spotlight, mon personnage préféré avec celui de Cristal (les deux opposées : la désenchantée lucide et l’idéaliste engagée), et l’accélération des événements… avec encore de superbes tableaux : « Le télégramme de Zéro à Stella », l’orgie du Grand Gourou, « Les uns contre les autres » où tout le monde est réuni sur un plateau tournant, la fabuleuse boîte de nuit Naziland, « Le rêve de Stella » poétique, « S.O.S. d’un terrien en détresse », « Le monde est stone »…

Les interprètes, jusque-là un peu engoncés dans leurs rôles emblématiques, semblent prendre leur essor. Même si, selon moi, ils peinent encore à incarner véritablement leurs personnages et confondent parfois puissance vocale et « passage en force ». L’acoustique du lieu y est peut-être aussi pour quelque chose, mais parfois, je n’ai absolument pas saisi les paroles : toutes les chansons de Sadia et du Grand Gourou étaient peu compréhensibles, de même que « Conférence de presse de Zéro Janvier » (« Mass médias »), « Starmania » (« Tous des stars » avec les noms réactualisés) ou encore « Ego trip »… La musique très forte et les paroles criées semblaient faire un gros Gloubi-boulga, ce qui est dommage.

Si les chansons manquaient parfois un peu d’attaque ou de groove (les arrangements sont plus rock que ceux des 70’s), ce vendredi 13 janvier, certains chanteurs m’ont beaucoup plu : David Latulippe en Zéro Janvier, Maag en Stella Spotlight (plus particulièrement sur « Le rêve de Stella », l’une des plus belles compositions de l’œuvre à mon avis, ici rallongée d’une partie autrefois tronquée, pour mon plus grand plaisir), Lilya Adad en Cristal, dont certaines intonations rappellent de loin France Gall, à qui un émouvant hommage est rendu. Et puis Marie-Jeanne, incarnée (peut-être un peu mollement) par le jeune Alex Montembault. La simplicité dépouillée avec laquelle il use de sa voix cristalline, d’une justesse irréprochable, est d’une touchante sincérité. Émotion sur « Le monde est stone » avec les lumières des téléphones brandis dans la salle.

En résumé : les voix manquent un peu de personnalité mais sont justes et peuvent gagner en maîtrise au fil des représentations, même si je doute que les arrangements gagnent, eux, en subtilité. Les thèmes, très actuels (montée des populismes, surmédiatisation et manipulation des médias, perte de sens… et inclusivité : Sadia travesti, Ziggy homosexuel, Johnny… bi ?), parlent plus que jamais, même si l’aspect politique est un peu affadi par l’affrontement Cristal / Sadia. Les multiples tubes qui composent cette comédie musicale française indémodable demeurent intergénérationnels. La mise en beauté de Thomas Jolly est réussie pour qui aime les ambiances gothiques (je suis un peu plus circonspecte sur les costumes et coiffures !) et la fin radicale (belle idée, même si elle supprime aussi la poésie mystico-métaphysique de la version originale), dans une ambiance post-apocalyptique, nous plonge entre tristesse et joie. Le medley de rappel permet enfin au public de reprendre en chœur les chansons qu’il s’était efforcé de chanter dans sa tête durant le spectacle.

Difficile de faire la fine bouche malgré mes petits reproches (qui aime bien châtie bien et j’ai beaucoup aimé, si si) : ce fut une très belle soirée ! J’écoute, je joue et chante Starmania depuis 10 jours. D’ailleurs, j’y retourne en décembre 2023 !

Photos : Anthony Dorfmann

Pour en savoir plus :

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

Voir tous les articles de Céline →

Laisser un commentaire