4 février 2023

« La pointe du compas » de la Cie HKC : on ne naît pas soi, on le devient

Avec La pointe du compas, court monologue d’Anne Rehbinder (édité chez Actes Sud Junior, collection D’une seule voix), la Compagnie HKC nous fait entendre la parole vibrante et vivante d’une ado de notre époque, prise entre injonctions sociétales, héritage traumatique et désir d’émancipation.

Tessa, 16 ans, partage avec nous sa rébellion contre les diktats de la féminité et les clichés sexistes, imposés dès le plus jeune âge non seulement par la société, mais également inculqués par sa « Mother », femme qu’elle nous dépeint dans toute son ambiguïté. Protectrice – limite castratrice si l’on peut dire – et séductrice, terrorisante et terrorisée. Tessa (T’es ça, Tais ça ?) rejette corps et âme le rôle de la jeune fille modèle qu’on lui a assigné : jolie, coquette, douce, serviable, « baisable » en un mot. Elle envie la liberté présumée des garçons ou de celleux qui peuvent être sales, grossier·e·s, bagarreur·se·s. Comme son ami Idriss, grande gueule apparemment « gender fluid », elle délaisse les attributs de la séduction genrée pour, dit-elle, « s’extraire de la drague », dans des survêtements oversize que sa mère trouve horribles. Elle porte en elle un dégoût et une colère qu’elle ne comprend pas encore totalement, dont elle ignore l’origine.

« Dès que j’ai un pet de travers, que je dis bonjour de mauvaise humeur, ma mère me sort le truc de m’emmener voir un psy. J’ai l’impression d’être un objet cassé qu’il faut réparer.
Les parents, ils voudraient qu’on voie des psys alors que la plupart du temps c’est eux le problème. »

La mise en scène d’Antoine Colnot, sobre, se concentre sur le corps et la voix de l’unique interprète, Mélodie Morin, circassienne à l’allure et aux intonations juvéniles. Seule en scène avec sa roue Cyr, celle-ci semble tantôt empêchée, comme emprisonnée dans ce cercle (tracé par la pointe du compas, métaphore du titre évoquée au cours du spectacle ?) par ailleurs très lourd (18 kilos !), tantôt gracieuse et aérienne, dans des figures captivantes. Quelques ponctuations musicales laissent respirer la langue frontale employée par Anne Rehbinder qui, à l’écrit, pourrait paraître peut-être un peu rapide et survoler les sujets. Au contraire, au plateau, la brièveté du texte associée aux acrobaties fait mouche.

La circularité des mouvements évoque aussi bien le cercle vicieux des schémas répétitifs auxquels nous sommes tous confrontés (de domination/soumission, de violence, de transmissions inconscientes…) que la volonté du personnage de creuser inlassablement la question du pourquoi, afin d’accéder, non sans douleur, à sa propre identité. Au fil de la pièce, Tessa se déleste de son gros sweat, qui la protégeait tout autant qu’il la cachait, comme elle s’allègerait du poids des secrets… ses cheveux se libèrent… La roue tourne et tombe seule, le personnage n’est plus en son centre.

Certains sujets font parfois écho à notre propre expérience et celui-ci a touché des parts intimes de moi. Le personnage de Tessa m’a directement parlé, je me suis reconnue en elle tout comme, probablement, se reconnaîtra aujourd’hui la jeune génération qu’elle incarne, beaucoup plus sensibilisée, il me semble, aux questions de sexisme, à l’égalité des sexes, aux problématiques de genre, aux notions de domination, patriarcat, aux violences sexuelles. C’est à elle que ce spectacle offre l’espoir de se trouver et de réinventer, au-delà des constructions sociales et des histoires familiales, nos relations (parentales, sentimentales, sexuelles). De « réinventer l’amour » ?

À découvrir les 24 et 25 janvier à la Biennale Internationale des Arts du Cirque de Marseille.

Pour en savoir plus :

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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