4 février 2023

« La force qui ravage tout » de David Lescot : l’art peut-il changer les vies ? Oui.

Une soirée comme on aimerait en vivre plus : décalée, déjantée, en chansons, enchantante. Avec sa deuxième comédie musicale, La force qui ravage tout, David Lescot passe non seulement ses personnages sous le rouleau compresseur de la puissance de l’art et des émotions qu’il suscite, mais fait également souffler sur le public un rafraîchissant vent d’euphorie. On sort, si ce n’est avec les airs en tête, le sourire aux lèvres, le cheveu en bataille et le cœur en pagaille, tout regonflé d’une joyeuse énergie vitale.

Le spectacle commence… au spectacle : une représentation de L’Orontea, opéra baroque de Cesti. Dans la pénombre, on ne distingue que le visage étrangement changeant du/de la chanteur·euse. Homme, femme, contralto ou haute-contre ? Difficile à dire, des comédien·ne·s semblent défiler au micro, au gré de l’éclairage très réussi et déjà, quelque chose nous happe, de beau et mystérieux. Nous voici ensuite à la sortie du théâtre, plusieurs personnages discutent et chantent, en osmose avec les quatre musiciens – impeccables – légèrement voilés en arrière-plan, jusqu’au restaurant du coin – brouhaha familier de « alors ça t’a plu » ? Chacun·e d’y aller de sa critique, de la plus dithyrambique à la plus négative, révélant déjà des failles au sein des couples.

Cet opéra a, dans la nuit et le jour qui suivent, des conséquences irrésistibles sur les personnages. Il (r)éveille en eux des émotions nouvelles ou refoulées : des angoisses (chez Mona, la femme politique), des élans (Antonia qui ouvre les yeux sur son ami Tobias, petite frappe peu reluisante) ; il leur révèle des désirs cachés (Iris qui se sépare d’Anatole pour vivre une vie de liberté amoureuse), brouillant même les relations les plus fusionnelles (entre Clyde, la rivale politique de Mona et Ludivine sa future épouse, subitement troublée par Anatole)… Comme si une œuvre d’art avait ce pouvoir de nous chambouler au point de tout remettre en cause, tant sur le plan personnel que professionnel. Et pourquoi pas ?

Dans un enchaînement réjouissant, presque sans temps morts, on assiste à la fois hilares et incrédules à un chassé-croisé choral(e) gaiement rythmé. Les dialogues et paroles sont savoureux, la musique assez éloignée de ce qu’on entend habituellement (oubliez Broadway, Starmania et les productions françaises variétoche) et le tout s’entremêle très naturellement. Il faut souligner à quel point la troupe est aux petits oignons, agréablement complice. Les onze comédiens / chanteurs / danseurs sont au diapason d’une partition pas si évidente à chanter. Bien sûr, certains personnages ressortent plus que d’autres, mais chacun incarne son rôle (et même plusieurs !) avec une rare justesse – et une belle collection de perruques.

La pièce réserve quelques moments d’anthologie (la chorégraphie du bureau, la visite à une psychohistorienne quasiment possédée, le débat parlementaire sur le Burn It avec une présidente excellente, une initiation à la jouissance féminine…), jusqu’à une scène fantastico-onirique convoquant le Banquet de Platon (normal puisqu’il n’est question que d’amour et de chercher sa moitié) qui apporte une émotion nouvelle (bien que pas forcément limpide), avant de se clore sur l’une des plus belles répliques de la saison !

« Alors, ça t’a plu ? »
Oh que oui, j’ai adoré : c’est original, drôle et fin, ça ne ressemble à rien de ce que j’avais jamais vu, un vrai plaisir étonnant de bout en bout !
Maintenant, j’attends à mon tour les catastrophes de l’amour !

Photos : Christophe Raynaud de Lage

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Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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