13 avril 2024
"La Nouvelle Ronde" de Johanny Bert (saluts au Théâtre des Abbesses / Théâtre de la Ville)

« La (nouvelle) ronde » de Johanny Bert : joussivement « poélitique »

Quel défi de vouloir cartographier le fractionnement très contemporain des relations sentimentales et sexuelles à l’heure où la diversité des pratiques intimes (qui a toujours existé) rencontre les revendications d’une génération qui questionne l’identité, le genre, l’hétéronormativité, les notions de couple et d’exclusivité… Sans faire complètement le tour de son vaste sujet, cette ronde queer, joyeuse et tendre, variation à partir de La Ronde d’Arthur Schnitzler, ose l’optimisme en proposant une a/sexualité libérée et décomplexée, mais toujours empreinte de dialogue et de respect.

Il n’est pas utile de connaître la pièce de Schnitzler (je ne l’ai jamais lue ni vue) pour apprécier telle quelle cette réécriture contemporaine commandée par Johanny Bert à Yann Verburgh. De l’œuvre inspiratrice, l’auteur a conservé le procédé qui donne cette impression de ronde : chaque personnage apparaît deux fois au cours des dix scènes, le second protagoniste avec qui il a une interaction le remplaçant dans la scène suivante avec un nouveau venu. En revanche, au contraire de La Ronde du siècle dernier, celle-ci met en scène tous les rapports sexuels qu’entretiennent les différents partenaires ! Et, en 2023, on peut dire que le champ immense des possibles dynamite façon puzzle la Carte du Tendre !

Dans une scénographie séduisante, un tapis roulant qui fait défiler les décors très réussis des lieux de rencontres / séduction / actes charnels, on assiste à des tranches de vie extrêmement diverses qui nous invitent à reconsidérer nos représentations conventionnelles. On voit ainsi défiler en vrac une ex-pucelle qui cherche le sexe sans les sentiments, deux collègues hommes troublés lors d’une nuit de travail, un couple qui retrouve la flamme dans un club libertin, un asexuel, une personne non-genrée, des bis, des trans, etc. Et puis, pour ne vexer personne, des représentant·e·s de la « diversité » avec la peau mate et des dreadlocks (mais toujours pas d’Asiatiques on dirait, à croire que même les marionnettes les oublient !).

La crudité sans fard des situations provoque d’abord une forme de perplexité, tant il est étrange de voir des marionnettes (fort bien manipulées par des jeunes comédien·ne·s qui font également les voix avec beaucoup de talent et d’engagement) copuler à tout va. Mais justement, la distance que ces corps artificiels, à la fois familiers et différents, instaure, permet toutes les audaces – impossibles évidemment avec des comédiens de chair et d’os. Mon placement m’empêchait de voir avec précision les détails des pantins, mais de loin, ils sont aussi troublants que touchants, humains trop humains. L’humour omniprésent et parfois des trouvailles fantastico-poétiques nous dégagent de toute gêne ou sentiment de voyeurisme. Nous sommes ici devant des représentations qui peuvent, à l’inverse de l’allégorie de la Caverne racontée au début (avec des femmes), nous amener vers le vrai ? Ainsi, un sexe immense devient hélice d’hélicoptère puis « serpent qui danse » ; ainsi les personnages s’envolent parfois littéralement ou se transforment en créature mythologique. Idée hilarante : la rencontre au club d’une marionnette avec un vrai homme taille réelle, nu, jouant un robot sexuel (avec en arrière plan un clitoris géant en peluche qui a l’air si doux et accueillant !). Une scène BDSM d’insultes à une femme politique devrait également rester dans les mémoires : énormes éclats de rire dans la salle.

Le texte, malin, semble désamorcer de potentielles critiques, insérant ici et là de la dérision sur des sujets « touchy », notamment la représentation juste des « minorités », au travers de scènes de dialogues recréant les rencontres entre le metteur en scène et les personnes qui ont accepté de témoigner pour nourrir la pièce. Une touche d’émotion est également appliquée avec, sans trop qu’on sache si c’était vraiment utile, le droit à mourir dans la dignité. Peut-être parce qu’il est aussi question de droit à avoir le choix sur notre propre corps ?

Au terme de deux heures un peu longues qui ne laissent pas toujours le temps de s’attacher aux personnages dans cette valse des désirs et plaisirs, on ne sait plus vraiment si la pièce en fait trop (notamment avec la scène finale qui boucle la boucle et semble remplir le cahier des charges de l’inclusivité en rebattant toutes les cartes du genre, de la maternité…) ou pas assez (il y a encore plein de choses à dire sur le sujet). Mais elle a le mérite, et c’est très dans l’air du temps (voir La pointe du compas de la Cie HKC et La force qui ravage tout de David Lescot), d’affirmer qu’en matière d’amour et sexualité, entre deux personnes consentantes et avec de la tendresse, tout est envisageable. Et que cette liberté nous concerne tou·te·s mais ne regarde personne.

Pour en savoir plus :

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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