21 juin 2024
Lisa Pajon dans "Hamlet" mise en scène Audrey Bonnet - Théâtre de Verdure du Jardin Shakespeare 2023 © Céline Allais

À Paris, le Théâtre de Verdure du Jardin Shakespeare fait son festival

C’est un trou de verdure où chante, danse et joue un festival joyeusement ambitieux et passionnément pluridisciplinaire. Pour le deuxième été, du 17 juin au 10 septembre (relâche entre le 3 et le 18 août), la troupe du Théâtre de Verdure fait (re)vivre le féérique Jardin Shakespeare avec du théâtre, de la danse, de la musique, des lectures, des rencontres, une exposition… En tout, près de quarante jours de festivités et une trentaine de représentations pour les publics de tout âge ! Zoom sur trois pièces réjouissantes de cette deuxième édition généreuse.

Petite histoire secrète du Bois de Boulogne

Petite histoire secrète du Bois de Boulogne - Théâtre de Verdure © Pauline Beltran
© Pauline Beltran

Commençons par le commencement. Lorsque l’équipe emmenée par Lisa Pajon et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, fondateurs du Théâtre Irruptionnel, découvre ce théâtre à ciel ouvert, le coup de cœur est immense. Aussi immense que les questions et doutes qui surgissent. La troupe sera-t-elle à la hauteur du lieu et de l’illustre auteur dont il est inspiré ? Car le jardin est, comme son nom l’indique, composé de cinq espaces dont la végétation évoque cinq pièces du plus célèbre dramaturge de tous les temps : Le Songe d’une nuit d’été, La Tempête, Macbeth, Hamlet et Comme il vous plaira.

Y monter du Shakespeare est une évidence. Hamlet : THE tragedy, LA pièce sur le théâtre, avec sa fameuse mise en abyme révélatrice ! Mais avant « to be or not to be »… « to know or not to know » ? Ne faudrait-il pas s’intéresser au lieu même, s’imprégner de son histoire, sa flore, pour le ressentir, le comprendre, afin de créer spécifiquement pour et avec lui ?

Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre a donc écrit pour la première édition du Festival, en 2022, cette courte pièce enlevée et très documentée, reprise cette année. En un peu plus d’une heure, l’auteur-metteur en scène retrace onze siècles d’histoire mouvementée du Bois de Boulogne puis du Théâtre de Verdure. Six comédien·ne·s enthousiastes endossent plusieurs rôles (le troubadour Arnault Catelan, Philippe Le Bel, Napoléon, Napoléon III, Haussmann, Adolphe Alphand…) dans un va et vient trépidant entre passé et présent, cour et jardin, scène et public. À la fois exposé chronologique et cours de botanique – la pièce doit aussi beaucoup aux entretiens menés avec les jardinier·e·s du lieu -, cette ludique Petite histoire secrète du Bois de Boulogne nous apprend mille et une choses sur l’histoire de France et locale, tout en dévoilant les coulisses de la création d’un projet artistique eco-friendly.

L’ensemble est sémillant, drôle, accessible à un jeune âge, même s’il est difficile d’enregistrer les anecdotes qui s’enchaînent à vive allure. On retient néanmoins l’essentiel : au fond, Paris est un vaste chantier depuis toujours.

📆 Dimanche 30 juillet à 16h30, samedi 19 août à 19h, dimanche 20 août à 15h, mercredi 30 août à 15h, dimanche 3 septembre à 15h, samedi 9 septembre à 19h | Dès 8 ans


Les deux frères et les lions

Les deux frères et les lions - Théâtre de Verdure © Pauline Beltran
© Pauline Beltran

Cette autre pièce d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre que j’ai découverte l’été passé dans le cadre de la première édition du festival mérite assurément le détour. J’ignorais totalement de quoi il était question et j’ai été happée par cette comédie satirique inspirée d’une histoire vraie.

Une fois dans le Théâtre de Verdure, les deux comédiens, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon, déjà dans leurs personnages en survêtement « bleu étrusque », nous accueillent, nous serrant la main les yeux dans les yeux et nous invitant à boire du thé et déguster des scones avec de la crème fraîche et de la confiture. L’ambiance immersive est intimidante et amusante, déjà décalée voire déjantée. La suite sera encore plus étonnante. La pièce, fable-farce grinçante, est née d’une commande du Trident, Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin, pour parler du… droit normand, dont je ne connaissais même pas l’existence.

Dit comme ça, le sujet n’a pas l’air folichon. Pourtant, nous allons assister à la naissance et l’essor fascinant de deux monstres du capitalisme. Deux frères jumeaux écossais partis d’absolument rien et devenus, par les opportunités et leur sens des affaires, milliardaires en Angleterre durant les Trente Glorieuses et les années 80. Une ascension aussi fulgurante qu’irrésistible jusqu’à l’achat d’une île anglo-normande (un paradis fiscal) pour y couler leurs vieux jours. Là, le hic. Que je vous laisse découvrir, tant l’histoire est incongrue.

Sur scène, deux fauteuils et un simple écran permettent d’imaginer le salon cossu des deux frères qui nous racontent leur vie, de visionner la précarité originelle, d’assister à une visio-conférence, de prendre la mesure de leur relation fusionnelle (intéressant traitement de la gémellité, quasi incestueuse)… Rien ne les arrêtera plus, pas même un droit certes arriéré mais ancestral. Les deux acteurs ont eux-mêmes bouffé du lion : tels des petits diablotins capricieux et surpuissants du libéralisme, ils sautillent, dansent, chantonnent, s’étreignent, s’embrassent, se roulent par terre, parlent à l’unisson, pantins un peu flippants, reflets troublants l’un de l’autre…

La mise en scène d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Vincent Debost brise souvent le quatrième mur, ce qui fonctionne parfaitement bien dans l’espace ouvert du Théâtre de Verdure. Certains pourront être déroutés par cette pièce originale, anecdotique en apparence, et à la fin fantasmée ironique. Les autres prendront, comme moi, un plaisir un peu interloqué à suivre les mésaventures amorales de ces personnages ambigus, victimes sympathiques puis tyrans cyniques, démocrates et féministes presque malgré eux dans la poursuite de leurs seuls intérêts.

(Anecdote cocasse : l’un des deux vrais frères a été débouté de sa plainte contre la compagnie pour atteinte à la vie privée – l’art peut donc être plus fort que l’argent !)

📆 Samedi 29 juillet à 18h, dimanche 30 juillet à 15h, mercredi 2 août à 17h | Dès 12 ans


Hamlet

Temps fort de cette deuxième édition du festival, la création de ce Hamlet tant rêvé par la troupe prend son élan dans le jardin Shakespeare jusqu’au 29 juillet.

La mise en scène en a été confiée à l’actrice Audrey Bonnet. Une première pour cette ancienne pensionnaire de la Comédie-Française que l’on retrouve régulièrement chez Pascal Rambert. Son parti pris en surprendra plus d’un : transposé dans une esthétique contemporaine, son Hamlet est pluriel. « Qui est là ? » Cinq comédien·ne·s – deux femmes et trois hommes – se passent le rôle comme un relais (belle idée de superposer les voix lors des transitions), tout en jouant un autre personnage de la pièce. Le prince du Danemark est identifiable à sa veste de survêtement noire floquée à son prénom et court beaucoup. Et il n’est pas le seul. Passée la légère circonspection, d’autres, comme moi, trouveront l’idée judicieuse et rondement menée dans cet espace à ciel ouvert intimiste sur lequel les ténèbres de la nuit – « When churchyards yawn and hell itself breathes out Contagion to this world » – et de la tragédie tombent poétiquement.

L’histoire est archi-connue, il faudra néanmoins la raconter avant aux plus jeunes (j’avais oublié, or la traduction d’Yves Bonnefoy n’est pas des plus limpides pour un enfant d’une dizaine d’années qui devra en plus s’y retrouver dans les changements de rôles). Autrefois insouciant et amoureux de la jeune Ophelia, Hamlet, de retour au royaume après ses études, est rongé par l’esprit de vengeance et le doute. Il faut dire que son père, le roi récemment mort, lui est apparu comme à d’autres sous la forme d’un spectre. Mais c’est à son fils uniquement qu’il a révélé avoir été empoisonné par son propre frère Claudius, qui en a profité pour épouser sa femme Gertrude (la mère d’Hamlet, donc). Hamlet, entre irrésolution et détermination, semble choir dans la mélancolie, voire la folie, et son comportement erratique devient incompréhensible aux yeux de ses proches : sa mère, ses amis, sa promise.

Fou, Hamlet ? N’est-il pas au contraire celui qui pousse ses réflexions si loin qu’il se contraint, par loyauté filiale, à contredire sa nature profonde et simuler la folie pour mener à bien son action ? N’est-il pas l’acteur suprême qui tient son rôle radical jusqu’à ce qu’éclate la vérité, quel que soit le prix à payer – la folie réelle d’Ophelia, la mort de tous ? Le changement de comédiens donne à Hamlet différents visages, différentes personnalités, soulignant la versatilité de ses sentiments et agissements, la profondeur et la complexité de ses interrogations. Chaque comédien apporte sa touche à ce personnage énigmatique, tant de fois (psych)analysé.

Le côté bavard de la pièce, faite de longs monologues ou tirades introspectives, est contrebalancé par les déplacements sportifs des acteurs : le spectre blanc, habillé comme un jogger, fait plusieurs fois le tour du théâtre entre les bosquets, Hamlet joue une partie de ping pong avec ses amis… Audrey Bonnet résout avec modestie les défis scénographiques : beaucoup de bruit (d’agitation) pour rien qui souligne les hésitations du personnage repoussant l’agir fatidique. Énergie qui contraste avec la pièce de théâtre des comédiens ambulants, représentation du réel lente, silencieuse, fantomatique. Quelques néons. Le spectacle réduit à 3h15 (il devrait durer plus de 4h dans sa version intégrale) passe assez vite, malgré 2-3 longueurs (le chant d’Ophelia, bien interprété toutefois, sa mort…), et une fin qui m’a laissée plus dubitative avec une lecture de l’action en mode commentaire sportif monocorde.

Même si je doute fort qu’un·e enfant de 9 ans tienne la durée et comprenne les conflits intérieurs qui se jouent dans la pièce, cette version pourra plaire à des ados curieux·ses et aventureux·ses. Aller au Théâtre de Verdure est en soi une épopée magique, c’est l’occasion rêvée de se confronter à un classique de la littérature anglaise dans un cadre extraordinaire. Audrey Bonnet et ses comédien·ne·s pour la plupart habité·e·s font ré-entendre, dans cette version simple et vivante, la liberté tragique d’Hamlet, personnage humain, trop humain.

📆 Jeudi 27, vendredi 28 et samedi 29 juillet à 20h30 – NAVETTE GRATUITE le 29 (lieux et horaires de rendez-vous sur le site du festival) | Dès 9 ans


Pour en savoir plus :

Le Théâtre de Verdure propose de nombreux autres spectacles (concerts, spectacles pour les tout petits, lectures…) à différents horaires de la journée, n’hésitez pas à y aller en groupe avec un pique-nique ou un goûter pour profiter pleinement du lieu !

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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