28 mai 2024
"Tous les poètes habitent Valparaíso" © Daphné Bengoa

Festival Off d’Avignon 2023 : « Tous les poètes habitent Valparaíso » – « Je est un autre »

Dans une petite salle intimiste du Théâtre Transversal, la pièce-puzzle au mystérieux titre Tous les poètes habitent Valparaíso nous entraîne avec délice à travers les époques et les continents. Avant de nous cueillir avec un dénouement incroyablement romanesque comme la réalité sait parfois nous en offrir. Une ode troublante et vertigineuse à la beauté des hasards, aux mystifications littéraires, à la puissance de la poésie et aux détours inattendus que prend la vie.

Ceci n’est (presque) pas une fiction. C’est la destinée invraisemblable et pourtant véridique d’un poème dont l’existence et la résonance prennent une ampleur inattendue, échappant à son auteur pour devenir un hymne de résistance face à la dictature de Pinochet au Chili (1973-1990).

« Si mi destino está sobre la tierra, entre los hombres,
preciso será aceptar en mí aquello que me definío,
puesto que no quiero ser otro que yo mismo.

(…)

Mi parte del trabajo es asumir mi libertad

(…)

Y no cerraré los ojos, ni los bajaré. »

« Quien Soy », Juan Luis Martínez

« Si mon destin est sur la terre parmi les hommes
il faudra accepter en moi ce qui me définit,
car je ne veux pas être un autre que moi-même.
(…)
Ma part de travail c’est d’assumer ma liberté.
(…)
Et je ne fermerai pas les yeux ni les baisserai »

Juan Luis Martinez

Pour raconter cette histoire rocambolesque découverte dans un article du journal Le Temps, la dramaturge Carine Corajoud compose astucieusement une pièce-collage ludique, à la manière des créations de Juan Luis Martínez, ce poète chilien d’avant-garde énigmatique et joueur dont il est question. Intellectuel et activiste très connu dans son pays, l’artiste, hyper discret, cherchait paradoxalement à s’effacer complètement derrière son œuvre, allant même jusqu’à barrer son nom sur ses travaux. Jusqu’au tour de passe-passe ultime.

Mêlant éléments réels et personnages fictifs, Carine Corajoud s’amuse elle aussi à nous perdre dans un labyrinthe d’histoires enchâssées et une mise en abyme (théâtre dans le théâtre) passionnants.

Tout commence par une émission radio dans laquelle une compagnie de théâtre vient parler de sa création Tous les poètes habitent Valparaíso (la pièce que nous, public, voyons se dérouler) autour du fameux Juan Luis Martínez. Nous découvrons le processus créatif en même temps que se déploient d’autres événements a priori secondaires et sans lien entre eux : le départ à la retraite d’un délégué du Comité international de la Croix-Rouge en Suisse et la commémoration à Valparaíso des 20 ans de la mort du poète chilien à laquelle se rend un chercheur américain. De son côté, la comédienne principale de la pièce, star canadienne cannibalisée par sa série Cellule d’urgence, est à la fois enthousiaste et en proie aux doutes. Munie de son dictaphone, elle enregistre sons et témoignages. Une rencontre fortuite la mène jusqu’à Violeta (comme Violeta Parra, célèbre chanteuse chilienne) dont le récit des années de dictature lui ouvre des horizons inattendus et reliera les trajets de tous les personnages.

Pour les amateur·rice·s de poésie et jeux d’écriture, de Doppelgänger (doubles – ici non maléfiques -, thème ô combien littéraire), de liens invisibles, de twist final, Tous les poètes habitent Valparaíso constitue un vrai bonheur de théâtre. La mise en scène fluide de Dorian Rossel, dont j’avais adoré l’adaptation de Quartier Lointain il y a une douzaine d’années, recèle de trouvailles feutrées et élégantes. Une table, un grand voile plastifié aérien, quelques panneaux peints, des bruitages et enregistrements : tout l’art de l’illusion comique réside dans le dispositif gigogne et ces quelques accessoires qui figurent un studio radio, un bus de nuit, un plateau de théâtre, la ville colorée de Valparaíso… On salue l’inventivité minimaliste de la scénographie ainsi que la puissance de suggestion des trois comédiens, formidables chacun dans son genre.

Fabien Coquil, Aurélia Thierrée, Karim Kadjar le 10 juillet 2023

Fabien Coquil, Karim Kadjar et Aurélia Thierrée (déjà appréciée dans ses propres créations « thierrée-ennes ») se glissent avec aisance dans la peau de différents personnages dont les récits habilement fragmentés participent à brouiller les pistes. D’autant plus que les vrais noms des comédiens (Karim) se mêlent aux noms réels (Juan Luis) et modifiés (Scott Blum, Claudia) ou fictionnalisés (Alicia). J’ai été particulièrement touchée par la sensibilité frémissante d’Aurélia Thierrée, une forme d’impénétrabilité immanente qui accroche immédiatement et donne beaucoup de grâce à l’ensemble.

Difficile d’en dire plus sans déflorer cette épopée poétique qui se double d’une réflexion ouverte sur le statut d’auteur. Surtout, ne lisez rien avant, gardez-vous le plaisir de la résolution ! Le plus formidable et émouvant, c’est que, par cette drôle de pièce qui « transforme » une anecdote littéraire peu connue en un geste existentiel et artistique radical (ou en tout cas lui rend son essence esthétique), la collision entre le vrai et le faux, le passé et le présent, les petites histoires et la grande Histoire a donné naissance à de nouvelles rencontres : les protagonistes encore en vie sont venus voir la pièce. Comme une boucle doublement bouclée, grâce aux arts, entre la Suisse et le Chili. Avec Tous les poètes habitent Valparaíso, la Compagnie Super Trop Top ! continue à faire gaiement vibrer cette grande question du poète et son double, métaphysique et universelle : « Qui je suis » (?).

Pour en savoir plus :

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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