© David Jungman

“An Irish Story” de et avec Kelly Rivière

Featured

Actuellement au Théâtre de Belleville, et jusqu’au 30 décembre (mais déjà complète sur toutes les dates !), cette “histoire irlandaise” de Kelly Rivière – rebaptisée Ruisseau sur scène – nous entraîne à la recherche de son grand-père maternel, disparu à Londres dans les années 70. L’auteure-comédienne-metteuse en scène incarne avec une facilité incroyable une galerie de personnages hauts en couleur pour nous conter cette (en)quête drôle, tendre et émouvante. Un beau moment de théâtre !

Elle est seule en scène quand le public s’installe et elle attend, de longues minutes, dos à la salle, que les retardataires investissent les derniers sièges, avant de commencer. Le Théâtre de Belleville est plein à craquer et il y a de quoi. Quand Kelly Rivière-Ruisseau se lève, nous n’imaginons pas encore que nous allons être emportés dans un flot de rires et d’émotion, à travers son histoire personnelle, voyage intime et géographique, entre les époques, les générations, les pays, les langues…

Peter O’ Farrel, son grand-père maternel, était irlandais. Immigré à Londres avec sa femme Margaret dans les années 50, il peine à joindre les deux bouts, se perd dans l’alcool, s’éclipse pour des périodes plus ou moins longues, jusqu’à disparaître un jour définitivement, laissant sa femme et ses six enfants désarmés. Kelly Ruisseau profite de ce mystère familial pour broder, s’invente un grand-père gardien de phare ou chef de l’IRA pour épater les garçons… jusqu’à la naissance de son propre fils, qui réveille en elle des questions sur ses origines. Qui était Peter ? Comment a-t-il rencontré sa grand-mère ? Pourquoi est-il venu à Londres ? Pourquoi a-t-il quitté sa famille ? Pourquoi n’a-t-il jamais été recherché ? Qu’a-t-il pu devenir ? Ses innombrables questions se heurtent au silence exaspéré de sa mère (surnommée “The Fault” dans son enfance ! – why, again?), de sa grand-mère, à l’indifférence de son frère : “Les gens ont le droit de disparaître”.

Mais Kelly est têtue. Elle secoue tout le monde, embarque son frère dans un voyage à Londres, manque d’étrangler sa grand-mère (course-poursuite épique en fauteuil roulant), convainc sa mère de l’accompagner en Irlande sur les traces de ce Peter.

“I will arise and go now, and go to Innisfree (…)”

W. B. Yeats

Avec une économie de moyens et une immense maîtrise, Kelly Rivière passe d’un personnage à l’autre et nous bluffe de bout-en-bout. D’une mimique, d’une intonation de voix, d’une gestuelle, d’un accent, elle matérialise devant nous la mère autoritaire, le père un peu fade, le frère amateur de pétards et de jolies filles, la vieille détective privée et son fils, la grand-mère indigne et coriace, les rencontres irlandaises folkloriques… jusqu’à une très belle fin romanesque dans laquelle le pouvoir de la fiction peut, peut-être, panser les plaies de la réalité.

Ce spectacle sur le non-dit fait paradoxalement la part belle au langage : français et anglais se mêlent, de même que les accents (du sud, irlandais), un bonheur pour les spectateurs maîtrisant les deux langues – attention, tout n’est pas toujours traduit, même si c’est très compréhensible, ma voisine, d’un certain âge, bien que charmée par la vivacité de la comédienne, a avoué à son mari n’avoir pas bien compris des passages en anglais.

Même si on ne voit pas toujours où va nous mener cette quête échevelée (ça part parfois un peu dans tous les sens en Angleterre et en Irlande), on se laisse délicieusement happer par ce mélange doux-amer d’humour et d’émotion. On en viendrait même à souhaiter que le voyage dure un peu plus longtemps. Sur le fil, Kelly Rivière évite subtilement le pathos, passe des larmes (réelles) au sourire, et finit par nous faire tous nous sentir un peu irlandais !

Pour en savoir plus :

  • Théâtre de Belleville : toutes les dates sont complètes mais vous pouvez vous inscrire sur les listes d’attente (good luck!)

Et vous, qu'en avez-vous pensé ?