19 juillet 2024
L'Île d'Or - Ariane Mnouchkine / Théâtre du Soleil © Michèle Laurent

Dernières dates pour embarquer jusqu’à « L’île d’or » merveilleuse du Théâtre du Soleil !

Les 26 janvier et 26 mars 2022, je suis allée voir et revoir L’île d’or, dernière création du Théâtre du Soleil emmené par l’éternellement engagée Ariane Mnouchkine. Ce fut par deux fois – et plus encore la deuxième fois – un tel enchantement que les mots me manquèrent, sur le coup, pour exprimer toute l’émotion, tout le bonheur et toute la reconnaissance que je ressentis devant cette merveille de spectacle, certes long et foisonnant, mais ô combien passionnant et vivant. À l’heure où les dernières représentations se jouent (jusqu’au 5 mars 2023), dans le cadre toujours magique de la Cartoucherie, il me semble nécessaire de partager enfin cette joie de théâtre, pas si fréquente. Courez-y vite avant que cette île utopique ne laisse la place à d’autres rêves mnouchkiniens, vous ne le regretterez pas.

Je l’avoue, retrouver le Théâtre du Soleil me rend chaque fois naturellement euphorique. Car, même s’il ne me plaira pas forcément intégralement, je sais que je vais embarquer pour un voyage unique en son genre, avec aux commandes une capitaine extraordinaire : la grande Ariane Mnouchkine, fidèle à elle-même et ses idées, qui continue immuablement d’accueillir son public à l’entrée du théâtre. C’est toujours un bonheur – et un honneur – de lui adresser deux mots ou un sourire admiratifs et de la voir, très simple, nous répondre, nous reconnaître, ou même nous prendre notre téléphone pour parler avec une amie en retard, coincée dans un taxi (anecdote véridique datant de quelques années !) (j’ai ensuite vénéré mon téléphone pendant quelques semaines).

Une fois passé le rideau, nous voici immergés dans l’ambiance de la pièce du moment, dans une grande salle collective où l’on peut manger, acheter des livres et DVD, et boire un fabuleux jus de gingembre. Actuellement, donc, toute la salle est aux couleurs et aux saveurs du Japon.

Car L’île d’or, qui a vu le jour pendant la pandémie de Covid-19, se déroule au pays du Soleil Levant cher au cœur d’Ariane Mnouchkine, dont l’esthétique a marqué son théâtre. Un Japon ré-imaginé (avec fausse syntaxe franco-nippone tellement drôle) où l’avidité capitaliste menace. Comme Une chambre en Inde, qui faisait suite aux attentats de 2015 (et que j’avais moins aimé), ce spectacle total, autant esthétique que politique, nous parle du monde actuel si chaotique. L’île d’or reprend d’ailleurs le personnage principal de Cornélia, directrice d’une troupe de théâtre et metteuse en scène, une nouvelle fois en proie à des rêves où s’entremêlent réalité et « illusion comique » – délire né d’une maladie jamais nommée qui la laisse alitée tout le temps de la pièce (il fallait oser !).

L’histoire, un peu confuse car touffue (et en plus polyglotte, donc surtitrée) à la première vision, se joue donc sur plusieurs niveaux : celui de Cornélia (probable double d’Ariane Mnouchkine), malade, et celui de ses rêves, eux-mêmes mise en abyme. Dans les visions de Cornélia, qui passe donc quasiment tout son temps en chemise de nuit dans un lit, deux spéculateurs sans foi ni loi fomentent une conspiration politique pour détruire un port de pêche et construire un casino sur une charmante île japonaise où se prépare par ailleurs un festival de théâtre international. Des pièces sont donc jouées à l’intérieur de la pièce. À travers les mises en scène des différentes troupes qui viennent répéter et jouer sur l’île d’or, Ariane Mnouchkine et sa trentaine de comédiens de tous pays, formidables, nous donnent des nouvelles du monde… qui, tout comme Cornélia, ne va pas très bien.

Durant près de trois heures (avec entracte) qu’on voit à peine filer, marionnettes, chants, vidéo et décors poétiques nous emportent, nous font rire, nous bouleversent. Trois heures, c’est à la fois long et court quand il s’agit de parler des révoltes à Hong-Kong, du conflit israélo-palestinien, du Covid, des EHPAD, d’écologie, de… Carlos Ghosn (représentant ridicule d’une certaine caste de bandits à col blanc). Mais tous ces sujets dont on sent qu’ils font profondément vibrer la fibre engagée d’Ariane Mnouchkine sont aussi un prétexte pour entonner un magnifique chant (et danser une tout aussi magnifique danse) d’amour au théâtre, au pouvoir de la création et du partage – le « inventer ensemble ». Peu importent la pauvreté des moyens ou l’amateurisme des artistes, leur foi en leur art de l’artifice (célébré ici avec des masques de faux visages japonais, des costumes de fausse nudité, etc.) le rend plus fort que les mensonges politico-économiques. Et même si l’esthétique prime un peu trop sur le texte (un peu « faible »), difficile de ne pas être émerveillé par les dernières scènes notamment. La deuxième fois, je me suis décidée à emmener mon fils qui avait 9 ans à l’époque. Même sans tout comprendre, il est resté attentif tout le long et se souvient avec amusement des deux Français de la pièce. N’oubliez pas de prendre votre temps à la sortie, une autre surprise vous attend.

L’île d’or, au fond, c’est le Théâtre du Soleil lui-même, où se côtoient des dizaines de nationalités, où se jouent, en harmonie, les mots et maux du monde, dans une pantomime aussi critique que lumineuse. Dans cette œuvre bouillonnante et débordante, peut-être synthèse, se déploie tout le savoir faire de la troupe en termes d’ingénierie de la scénographie : le vent, la neige, la mer, les grues…, avec les bruitages et la musique de Jean-Jacques Lemêtre. C’est de toute beauté. Et peut-être est-ce une forme de nostalgie de cette aventure rayonnante qui nous émeut tant lors du final sobrement sublime sur le si bien choisi « We’ll meet again » de Vera Lynn…

Oui, à bientôt cher Théâtre du Soleil, nous serons au rendez-vous.

Photos : Michèle Laurent

Représentations exceptionnelles de théâtre Nô et Kyōgen

En clôture des représentations, le Théâtre du Soleil invite Kinué Oshima et Tadashi Ogasawara qui ont fait travailler les comédiens pendant les répétitions de L’Île d’or. Les deux artistes présenteront sur 5 représentations exceptionnelles en France, du 15 au 19 mars 2023, un cycle de six Nô et trois Kyōgen, joués comme au Japon, par 22 artistes issus des Écoles Kita et Izumi. Un événement à ne pas manquer !

Pour en savoir plus :

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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