19 juillet 2024
"Trenque Lauquen" de Laura Citarella / visuel Festival CLaP 2023

« Trenque Lauquen » de Laura Citarella : chef d’œuvre dans la pampa

J’ai découvert Trenque Lauquen avec une forme de sidération lors de la première édition du Festival de Cinéma Latino-américain de Paris (CLaP) mi-avril. Ce film-fleuve, gigogne, labyrinthe, « monstre » de Laura Citarella, continue de me hanter depuis. Une œuvre intrigante et ambitieuse, dont les imperfections renforcent le charme et la troublante beauté. Et dans laquelle il faut accepter de lâcher prise, se perdre, voire se noyer, jusqu’au plan final – un peu attendu, mais d’une bouleversante poésie, qui nous laisse plus mélancolique que jamais. Courte chronique, sans spoilers.

Des six excellents films d’art et essai latino-américains (hors courts-métrages) que j’ai visionnés durant le festival, Trenque Lauquen est celui qui m’a le plus envoûtée. Dès le programme, outre la durée qui promettait une expérience intense, le titre m’avait attirée (comme le jeu de mots apocalyptico-désespéré Anhell69, autre film admirable de la sélection). Formule latine et/ou cabalistique ? J’ignorais qu’il s’agit en fait du nom d’une ville de la province de Buenos Aires. Et que je serais effectivement projetée en plein mystère !

Je lui ai immédiatement attribué, sans hésitation et sans avoir vu les autres films en sélection, mon Grand Prix personnel. Il me semblait difficile, pour ne pas dire impossible, d’être autant impressionnée… alors même que les lenteurs des près de 4h30 de projection d’affilée (avec pause de 10 minutes) m’ont parfois paru pénibles. Surtout au début. Mais c’est son sens du romanesque foisonnant, presque suranné (à côté des autres films plus engagés sociétalement, souvent queer-centric), assumé vaillamment jusque dans ses excès, qui m’a touchée et enchantée.

« Adiós, adiós, me voy, me voy »

Difficile de parler de Trenque Lauquen sans trop en dévoiler.

Une femme botaniste (Laura), disparaît. Deux hommes, Rafael et Ezequiel (dit Chicho), sont à sa recherche. L’ouverture donne la règle du jeu du film : nous sommes directement projetés dans leur (en)quête, sans savoir qui ils sont ni ce qu’ils font. Au fil des douze chapitres focalisés sur des personnages ou problématiques différents mais tous liés, le spectateur devra donc, comme eux, assembler les pièces du puzzle des récits des derniers jours de Laura avant son évaporation. Car, comme les matriochkas, le film est fait de narrations enchâssées les unes dans les autres. Et jouant avec les codes de différents genres (buddy movie ? polar ? road movie ? saga sentimentale ? thriller politique ? horreur fantastique ? comédie ? drame ? etc.), Trenque Lauquen ne prend jamais la direction qu’on attendrait. Entre flashbacks et mise en abyme, longs bavardages et silences distendus, la lenteur générale laisse toute la liberté au spectateur d’imaginer, interpréter, anticiper ou, au contraire, se laisser totalement balader, entre rêverie et effroi, dans cette ville où l’urbanisme côtoie le sauvage.

Libre, c’est vraiment le mot qui me vient pour qualifier ce film singulier. Mouvant et insaisissable, tout comme son personnage principal, absent et pourtant si présent. Laura Citarella nous plonge en pleine (science) fiction avec une économie de moyens fort ingénieuse. Les aspects ludiques (le dédoublement de Chicho dans l’intrigue concernant la correspondance, la rencontre de Rafael et l’employée de la mairie) renforcent paradoxalement l’étrangeté globale de l’histoire, instillée notamment par un travail subtil sur le son et la musique (géniale traversée d’une ville a priori banale désormais bizarre). Malgré des longueurs qui font partie de cette expérience cinématographique (j’ai personnellement préféré la seconde partie), malgré la neurasthénie énervante du personnage de Chicho, j’ai été fascinée par la foi de la réalisatrice en la puissance de la fiction. L’incroyable devient miraculeusement vraisemblable : je ne pourrais même pas décrire ce que j’ai ressenti lorsque Laura pousse la porte et découvre…

On pense aux Mille et une nuits, au réalisme magique, à Borges, à Lynch. À la fois passionnant et frustrant, Trenque Lauquen ouvre de nombreuses portes sans les refermer. Dommage car on s’attachait à certains personnages (surtout Juliana en ce qui me concerne) et tant mieux aussi. C’est dans les interstices de ce grand jeu de piste énigmatique que nous avançons, comme les protagonistes fascinés par l’Inconnu, ce qui est au bord d’être dit et su (ou non). Mus par l’insatiable curiosité de l’après, redevenant l’enfant à qui l’on raconte une histoire extraordinaire et qui aspire à se fondre dans quelque chose de plus vaste que soi.

Pour en savoir plus :

Céline

J'aime bidouiller sur l’ordinateur, m’extasier pour un rien, écrire des lettres et des cartes postales, manger du gras et des patates, commencer des régimes, dormir en réunion, faire le ménache, pique-niquer, organiser des soirées ou des sorties « gruppiert », perdre mon temps sur Facebook et mon argent sur leboncoin.fr, ranger mes livres selon un ordre précis, pianoter/gratouiller/chantonner, courir, "véloter" dans Paris, nager loin dans la mer…

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